Kamoto Centre

Lettre ouverte à mon frère

(Qui voudrait forger son parti politique chez nous au Congo-Kinshasa).

27/06/2017

Bien cher frère Elima Ngando,

Je me suis décidé de répondre à ta sollicitation de joindre ton aventure de forger un parti politique par une lettre ouverte. Elle s'adresse à toi et surtout à tous ceux-là de ta gente. Tous ceux-là qui, lorsqu'ils sont piqués pas je ne sais quelle démangeaison ou quelle mouche, se lèvent pour forger un parti politique. Oui, je dis forger comme le ferait un forgeron de chez nous qui voudrait forger une lance... Avec une différence que lui, le forgeron de chez nous, a son savoir-faire et sait aiguiser ses outils et prendre son temps et savoir ses limites et écouter ses compères et surtout consulter ses augures et ses devins. Alors que toi et les tiens, vous vous lancez en aventure ; alors que dans cette aventure-là, ce sont des vies humaines qui seront en jeu : dans vos aventures, c'est toute une nation pris en otage...

Je vais droit au but : je ne vais pas te suivre dans tes pérégrinations honteuses et surtout stériles. Car, je ne vois pas en quoi tu seras différent de tous les autres de ta race : les politiciens...

Le problème est que souvent vous nous pensez aveugles ou sourds-muets, ayant des yeux et des oreilles dans nos poches et surtout, depuis peu, vous nous croyez cons ou n'avoir pas passé quelques petites années à l'école du toubab.

Non, je préfère que nous gardions nos relations familiales et même tribales. Pour cela, je dois éviter de parler politique avec toi et surtout de suivre dans son aventure ; dans ton ligablo, comme nous le disons à Kinshasa.

Certes, un chacun peut avoir et doit avoir des ambitions ; un chacun doit savoir chercher où avoir son petit pain et surtout le pain pour ses familles et sa femme et sa progéniture. Mais, ce qui se passe chez nous frise la bassesse... Sincèrement... Les hommes politiques chez nous sont nés vraiment avant la honte. C'est à peine s'ils font encore, le soir, avant de dormir, un examen de conscience ; c'est à peine s'ils réfléchissent encore ; c'est encore s'ils s'intéressent à ce que disent le peuple.

Des mots pour vous qualifier sont sans équivoque : alimentaires, mangécrates, marloupinage, viols au propre comme au figuré, mensonge grossier, calculateur-profiteur, arnaques, boulangers, aventuriers, versatiles, menteurs, détourneurs des fonds publics, médiocrates, médiocratie, parleurs, des messieurs adorant ce qu'ils ont hier vilipendé et vilipendant celui qu'ils ont hier adoré et vous voulez vraiment que je vous suive dans cette voix-là !... Vous insultez le chef de l'Etat aujourd'hui et demain vous lui léchez ses bottes ; vous léchez ses bottes demain et le lendemain, vous virevoltez. Vous êtes porte-parole de l'opposition aujourd'hui et demain vous devenez le pourfendeur de cette même opposition-là. Vous appartenez à un parti aujourd'hui et la même nuit vous flirtez avec un autre parti. Même si nous étions de la tribu des prostituées... Sincèrement, nous sommes descendus un peu trop bas, un peu au bas de l'échelle... Et surtout vous ne vous pensez nullement que nous savons, voyons, entendons, nous souvenons de ce que vous avez dit hier et déclaré avant-hier et que le fameux président, la fameuse opposition, sait user de son droit de se lancer dans la vengeance avec des plats froids... Vous voilà donc devenu de vrais dindons de la farce... Vous êtes de vrais farceurs... Des comédiens qui se prennent au sérieux... Et, vous devenez objet de risée par le peuple... Quelle honte douloureuse !

Lorsqu'on vous voit passer devant les écrans de télévision, on s'engouffre de honte en disant : celui-là encore, que va-t-il nous saupoudrer en mensonges et en flatteries ?... Même si tout flatteur doit vivre au dépend de celui qui l'écoute... 
Même lorsque vous vous lancez dans des déclarations avec sourires aux lèvres, ça nous rappelle ce rire jaune d’un homme tombé d'un vélo... Le comble est que, sincèrement, je crois et nous savons que vous savez que vous jouez un mauvais jeu. Et surtout que nous connaissons et ces jeux malsains et surtout vous tous, tous ces joueurs apprentis sorciers.

Certes, je dois éviter de penser que la république, la terre des hommes, devient un village où n'habitent que les dieux de l'Olympe. Je dois éviter de croire que la politique est une cité de Dieu. Mais, je crois que ce qui se passe dans le chef de nos politiciens frise l'ignominie, la bassesse, du n'importe quoi, du tohu-bohu, du quiproquo, du vice versa, du non-sens...

Certes, je souffre. Je n'ai pas encore construit des maisons et je n'ai pas encore acheté une aile d'un avion ou encore une hélice d'un bateau. Certes que je voudrais moi aussi rouler carrosse. Certes que je voudrais moi aussi faire étudier mes rejetons dans les prestigieuses universités d'Europe ou d'Asie. Certes que je voudrais moi aussi goûter aux honneurs d'être appelé "Son Excellence" ou "Honorable” ; encore dois-je le mérité et je crois que je le mérite dans mon petit domaine. Mais, de là à te joindre dans ton aventure de fabrication locale d'un parti politique de notre tribu, de notre village, de notre petit coin de brousse et de savane, je préfère prendre des distances.

Vraiment, mon frère pourquoi la règle voudrait des politiciens de chez nous honnêtes ne soient qu'une exception qui ne fait que confirmer la règle ? Pourquoi cette noble fonction est-elle aujourd'hui devenue la risée de tous les médias et de toutes les critiques ?... Ne pensez-vous pas que vous êtes descendu trop bas ?...

Ceci n'est nullement une insulte. Je t'apprécie. Je t'aime. Je te sais intelligent. Je te sais juste et correcte. Mais, je ne sais trop pourquoi tu ne me ferais pas honneur en devenant politiciens autrement... Je ne sais trop pourquoi et comment tu ne me ferais pas cet honneur d'être frère d'un politicien de chez nous dont le nom sera porté avec fierté par nos enfants et nos rejetons et dont l'honneur sera un jour récompensé par la mère patrie ?

Ressaisissez-vous ! Redressez votre tête haute ! Essuyez vos lèvres avant toute déclaration publique ! Brossez vos dents avant toute apparition publique ! Pensez à vos rejetons avant tout acte ! Méditez sur le nom que vous portez de nos parents et de notre tribu et de notre clan au totem "Serpents jumeaux" !

Pour le reste, comment te souhaiter bonne chance sachant que l'échec est ton post-nom et que le non-respect aux engagements et à la parole donnée devient ton surnom le plus prisé et que parier sur la réussite ou au changement est un rêve de croire que les calebassiers rampant de nos savanes peuvent produire des cruches !...

Les mots me manquant alors ! Je n'ai même pas de salive pour te bénir à la mode de chez nous. Comment chercher du vin de palme ou de canne-à-sucre pour fêter ton parti lorsque je sais qu'il nous conduira vers la honte et le gouffre et la médiocrité et le non-sens et la compromission. Car, il manque, comme toi-même, de la moelle épinière dans ta colonne vertébrale...

Quelle honte douloureuse !

Je voudrais contribuer à venir un jour avec l'éléphant promis ayant un pied cassé !

La patrie avec honneur, nous vaincrons !
L'honneur et la patrie, nous vaincrons !

Ton propre frère de tous les temps,

Norbert X M.M. Mfry Mazay.

 

Transition Démocratique : Stratégie globale de combat contre la dictature

( cas du Madagascar) posted by Madsoa

Quelques semaines après l’appel lancé par l’ancien président Albert ZAFY, dirigeant du CRN, pour la mise en place d’un processus de transition démocratique ; tout porte à croire que ce concept est entrain de faire son chemin et recueille l’adhésion de plus en plus large de l’opinion publique. Les déclarations de ralliement et de soutien, surtout au niveau des provinces, confirment cet engouement.

Ce n’est pourtant pas une mince affaire, ni un processus évident à mettre en place, du fait même de l’environnement dans lequel évolue l’opinion publique malgache. Il faut en effet essayer de se mettre à la place de la population, qui malgré l’échec évident des dirigeants actuels à améliorer ses conditions de vie, ne peut s’exprimer librement et ouvertement de peur de subir les représailles, toujours disproportionnées du pouvoir et des différents bras armés à son service. À ce propos, l’avènement d’un nouveau régime en 2002 n’a rien changé aux vieilles habitudes liées à la répression, à l’exclusion et à l’infantilisation. Les Institutions, colonne vertébrale de la République, se trouvent également dans un état avancé de décomposition, atteintes par une forme de « consanguinité politique », symbolisée par la domination outrageante d’un parti unique constitué et imposé par le pouvoir en place.

Rien que pour cela, la mise en place d’un processus de Transition démocratique « intelligent et innovant » devient de plus en plus urgent et salutaire pour l’avenir du pays.

Pourtant, l’innovation, même cimentée par la Démocratie, se heurte parfois à la résistance de quelques esprits clairement rétrogrades qui appliquent une doctrine, certes, simpliste, mais qui s’avère d’une redoutable efficacité quand elle est entretenue et alimentée par ceux qui se sont fait une spécialité de soutenir et d’accompagner la pire des dictatures.

À Madagascar, comme d’autres pays vivant une situation identique, ces esprits rétrogrades se regroupent et forment une sorte d’oligarchie qui vit au crochet des différentes nomenklaturas qui se succèdent au pouvoir. Leur vision égoïste du monde se résume à la satisfaction bassement matérielle de leur existence. Ils n’ont pour ainsi dire aucun esprit de fraternité et d’égalité, si ce n’est vis-à-vis de ceux qui leur ressemblent et entretiennent le même état d’esprit qu’eux. Ils sont des prédateurs pour le reste de la population, qu’ils nourrissent, empoisonnent et affaiblissent de leur venin, se servant d’elle pour se hisser tout en haut de la société tout en s’accaparant de tout ce qui pourrait entretenir et renforcer leur pouvoir.

Pour le cas de Madagascar, il est un fait historique que cette oligarchie a toujours été installée dans la capitale, au plus près du pouvoir. Elle dispose d’importants moyen, notamment financier et médiatique. Les deux réunis, forment la pierre angulaire de leur stratégie de défense et d’attaque. D’un point de vue numérique, ils sont minoritaires, mais à cause de la configuration de la société malgache qui se caractérise par plusieurs fossés abyssals entre les plus privilégiés et les plus pauvres, notamment s’agissant de la diffusion de l’information, de la culture et de l’éducation, ils peuvent assurer une domination quasi illimitée.

Cependant, si l’on donne à la population la possibilité de se constituer en une force unie, consciente de sa propre valeur, de son propre pouvoir, elle s’apercevra qu’elle est non seulement capable de s’autodéterminer, mais qu’en plus, elle peut renverser une situation qui jusque-là semblait immuable.

C’est le rôle échu à ceux qui aujourd’hui s’efforcent de mettre en place le nécessaire et salutaire processus de Transition démocratique. Comme toute entreprise d’envergure, il est impératif d’adopter quelques stratégies pour en assurer la réussite, surtout quand l’on a face de soi des entités rompues aux faux prétextes, aux mensonges, et au cynisme sous toutes ses formes.

Nous évoquerons aujourd’hui quelques pistes de réflexion pour mener à bien cet objectif, et pour cela, nous allons en partie nous appuyer sur l’analyse de l’homme politique Camerounais, Djeukam Tchameni, au sujet des stratégies que doit adopter un peuple confronté à un système dictatorial et qui aspire à la libération.

I. De la nécessité d’une planification Stratégique

Par le passé, Madagascar a connu plusieurs mouvements de contestation plus ou moins spontanés. Ce fut le cas en 1972, en 1991 et dernièrement en 2002. Leur point commun est qu’ils ont toujours été la résultante d’une situation bloquée qui opposait d’un côté le pouvoir et ses partisans – dont l’oligarchie que nous citions plus haut – et de l’autre, la grande majorité, formée essentiellement de la population qui subit le joug de la nomenklatura au pouvoir dont le discours était et reste invariablement le même d’un régime dictatorial à l’autre : Quoique nous fassions, nous le faisons toujours pour l’intérêt général. Les résultats ne sont pas encore perceptibles ou visibles, laissez-nous encore du temps ; d’ici 10, voire 20 ans, vous nous serez reconnaissant. En attendant, laissez-nous gouverner en paix, nous savons ce qui est bon pour vous et ce qui ne l’est pas !

La résurgence quasi cyclique de ces situations de « crise » fait que petit à petit s’est installée une forme de fatalisme qui annihile tout esprit de résistance et tout désir de changement profond. La première victime étant la population que l’on rend seule responsable de tous les maux.

Ce phénomène s’est amplifié depuis la dernière crise en date, c’est-à-dire celle de 2002. Car même si le désir a été grand de se débarrasser de la dictature entretenue par l’Amiral Didier Ratsiraka, il se trouve que la déception n’en n’est que plus grande encore, au regard de la gouvernance de Marc Ravalomanana.

Le style est, certes, différent, plus moderne, plus direct, plus pragmatique, mais tout cela n’a finalement d’autres objectifs que d’entretenir une dictature plus sophistiquée encore que la précédente ; Parfois difficile à cerner, qui en subjugue plus d’un, anesthésiant les esprits les plus faibles, et de la même veine que celle que l’on rencontre dans d’autres pays dirigés par le même type de ploutocrate, convertit à un néo-conservatisme débridé, pratiquant une politique brutale, faite d’exclusion et de prédation diverse et variée.

Au vu de ces différents freins, il est donc bon de savoir qu’avant de vouloir entreprendre un soulèvement contre un régime dictatorial, il devient impératif d’évaluer, d’abord, et avec attention toutes les options disponibles ; de déterminer lucidement la réceptivité du peuple et l’opportunité de chaque action à mener.

Rappel : Le mot stratégie relève du jargon militaire. Pendant des siècles, des officiers de haut rang ont fait usage de la planification stratégique avant de conduire des campagnes militaires, et des penseurs tels que Sun Tzu ou encore Clausewitz ont analysé et perfectionné la stratégie militaire. « Elaborer une stratégie » signifie évaluer la situation d’ensemble d’un conflit en vue de déterminer le meilleur usage de toutes les ressources disponibles afin d’obtenir la victoire.

1.1. La résistance à la planification

Certains « combattants de la liberté » n’accordent aucune importance à la stratégie. Ils adoptent plutôt des attitudes négatives vis-à-vis de la planification. Cette résistance à la planification stratégique se manifeste sous plusieurs formes dont les plus importantes sont :

Les rêveurs, cette catégorie de combattants pensent naïvement qu’il suffit d’affirmer et de visualiser ses objectifs fermement pour que les choses changent.

Les patients estiment qu‘il suffit de rester durablement fidèle à ses principes et idéaux pour que tôt ou tard ceux-ci se réalisent. Affirmer ses objectifs et rester fidèle à ses idéaux sont d’admirables qualités, mais elles sont insuffisantes pour briser le statut quo. C’est ici que se trouvent souvent, ceux qui s’entêtent à ne rien entreprendre pour chasser la dictature que par la voie des urnes. En oubliant naïvement qu’un dictateur n’a de « dictature en lui » que, justement, parce qu’il empêche, par tous les moyens, une alternance d’émerger.

Les distraits sont une troisième catégorie. Ils reconnaissent qu’il faut planifier une action, mais ils le font à court terme et de façon purement tactique. Ils n’essaient pas d’élaborer un plan d’action ou une stratégie à long terme. Ils se laissent aisément détourner de leurs objectifs principaux, se laissant distraire par toutes les initiatives de leurs adversaires. Beaucoup d’ « élites intellectuelles » malgaches font partie de cette catégorie, car « l’absurdité » de la méthode et des actions du dirigeant autoritaire leur fait croire que la dictature ne pourra pas s’éterniser. Or, elles oublient que cette forme de gouvernance, les empêche d’avoir une « opinion rationnelle » de la situation puisque les facéties du dictateur finies par atteindre et phagocyter le cœur même de la « raison » en substituant celle-ci par « l’émotion », ce qui la rend plus perméable à la « distraction ».

Les défaitistes ne se gênent pas pour planifier parce qu’au fond d’eux-mêmes, ils ne croient pas en la victoire. Ils sont convaincus de la justesse de la cause, mais estiment que l’adversaire est trop puissant. Ceux qui font partie de cette catégorie, sont ceux-là mêmes que le parti présidentiel « recrute » comme candidats aux élections, pour justifier aux yeux de l’opinion internationale, la parodie de démocratie à Madagascar. Beaucoup de membres de l’ancien régime, font également partie de cette catégorie car ils ont entamé diverses démarches d’allégeance auprès de l’actuel régime, préférant donc la soumission à la dictature, plutôt que de lutter contre elle.

Naturellement, les combattants de la liberté qui ne réalisent pas l’importance capitale d’une stratégie soigneusement élaborée ne pourront jamais atteindre leurs objectifs. Ils sont constamment sur la défensive, réagissant aux initiatives du régime dictatorial plutôt que de planifier une stratégie ; gagnant quelques batailles, mais perdant en fin de compte la guerre contre l’oppression.

1.2. Les niveaux de planification et d’Action

Une guerre est faites de plusieurs campagnes. Chaque campagne est composée de multiples batailles et chaque bataille comprend plusieurs actions qui utilisent des techniques et des méthodes diverses. Il existe donc différents niveaux de planification et d’action.

La stratégie générale concerne la situation d’ensemble de la guerre. Elle prend en compte toutes les ressources du terrain des opérations pendant toute la durée du conflit. La Stratégie générale est du ressort de la plus haute autorité politique. À ce niveau, la tâche s’achève par la sélection de l’option la mieux adaptée à la situation du conflit (par exemple la lutte non-violente, les joutes politiques conventionnelles, la guérilla ou la guerre conventionnelle).

Une campagne est une série de batailles avec pour objectif le renversement de situation stratégique. Une stratégie de campagne opère dans le cadre de la stratégie globale, mais englobe une partie seulement de la situation. Parce que la victoire d’une campagne signifie généralement un grand tournant dans la guerre, les stratégies de campagnes doivent être, par conséquent, élaborées avec beaucoup de soin.

Le tactique relève du combat. Une tactique est un plan d’action restreint basée sur le meilleur moyen d’utiliser des ressources disponibles pour atteindre un objectif spécifique dans le cadre d’une bataille donnée. Contrairement à la stratégie, la tactique intervient à court terme dans un théâtre d’opération limité et est exécutée par un nombre limité de personnes. Les Techniques et méthodes constituent les moyens spécifiques employés afin de réaliser des objectifs tactiques.

1.3. La planification stratégique

Afin d’augmenter les chances de succès, les leaders de la résistance doivent formuler une stratégie globale capable de renforcer les capacités du peuple opprimé, d’affaiblir et de détruire le régime dictatorial, et d’instaurer une démocratie durable. Pour élaborer une telle stratégie, il faut d’abord soigneusement étudier la situation d’ensemble et les options.

Les stratèges doivent en particulier répondre aux questions suivantes :

  • Quelles sont les forces et faiblesses du régime dictatorial ?
  • Quelles sont les forces et faiblesses des forces démocratiques et de la population ?
  • Quelles sont les opportunités et les menaces nationales et internationales tant pour la dictature que pour le mouvement démocratique ?
  • Quel est le statut des tiers, ceux qui n’étant pas impliqués directement dans le conflit, peuvent aider le régime dictatorial ou le mouvement pour la démocratie ? Par quels moyens ?

II. Analyse des options stratégiques

Plusieurs « options » s’offrent aux « combattants de la liberté », dont le CRN, pour lutter contre le système dictatorial : Il y a la « négociation directe avec le dictateur » afin de lui signifier le malaise que le peuple vit quotidiennement et de déterminer ensemble les solutions les plus appropriées pour y remédier ; il y a également « le droit à la non indifférence de la communauté internationale » face à un peuple en danger, qu’incarne souvent les « pays étrangers » par le biais des « interpellations » unanimes ou non de la « communauté » dite internationale vis-à-vis des dirigeants dictateurs ; Il y a « l’élection » considérée comme l’unique voie « acceptable » pour une alternance démocratique ; Il y a le « coup d’État », comme solution ultime pour chasser la dictature. Et il y a enfin le « soulèvement populaire non violent », comme ultime devoir à réaliser par le peuple afin de s’extraire d’un régime oppressif.

L’analyse de ces différentes options nous dévoilera que le processus de Transition démocratique prôné par le CRN est la meilleure des options.

2.1. Les négociations

Les négociations sont un instrument très utile dans la résolution de certains types de conflit, et doivent être utilisées chaque fois qu’elles sont appropriées. Cependant lorsque le conflit présente des enjeux cruciaux comme les libertés fondamentales, les négociations ne peuvent pas être par elles-mêmes un moyen d’arriver à une situation mutuellement satisfaisante pour le dictateur et pour le Peuple opprimé.

Il faut avoir une bonne connaissance du processus de négociation. Dans une négociation, la justesse des différentes opinions ne détermine pas le contenu de l’accord négocié. Un accord ne tient pas nécessairement compte des torts des uns et des autres, ni des points sur lesquels ils ont raison. Bien que ces points figurent à l’ordre du jour, l’on ne parvient à un accord qu’après une évaluation des forces en présence. En d’autres termes, l’accord est toujours le fruit de l’évaluation du rapport de force entre les parties en présence et de l’issue probable d’un combat ouvert.

Ceci étant, dans l’état actuel des choses, il n’est pas étonnant qu’avec une opposition « divisée », le régime ne fasse pas grand cas d’un dialogue possible, afin de remédier aux problèmes cruciaux qui pèsent sur la population malgache.

Il est donc nécessaire de privilégier la résistance avant tout, et de l’entretenir avant de penser à des négociations. Cela est essentiel pour parvenir à un changement dans les conflits avec des enjeux fondamentaux. La résistance change le rapport de forces entre l’oppresseur et les opprimés, rendant les négociations utiles et productives. Lorsque les enjeux sont grands, la règle doit être « lutter d’abord pour changer le rapport de forces, puis négocier afin de consolider ses positions. »

2.2. Le Sauveur Étranger

De nombreuses personnes vivant sous une dictature brutale finissent par croire que les opprimés ne peuvent pas se libérer par leurs propres efforts. Ils fondent leurs espoirs sur des forces extérieures qui pourraient être « l’opinion publique internationale », du type des Nations-Unies, ou encore un quelconque pays.

Ce type de scénario pourrait sembler réconfortant, mais l’attente d’un sauveur étranger pose de graves problèmes :

Très souvent, aucun sauveur étranger ne se manifeste. Les pays étrangers ont une incroyable tolérance pour les dictateurs qui savent ménager leurs intérêts politiques ou économiques. De plus, si un pays étranger intervient, il faut toujours s’en méfier car s’il le fait, son action visera avant tout à exercer un contrôle économique, politique, ou militaire sur le pays. Enfin, les pays étrangers ne prennent généralement part activement à la résolution d’une crise que si le mouvement de résistance à l’intérieur du pays a déjà commencé le combat contre la dictature.

La dictature existe à cause de la répartition du pouvoir dans le pays. Bien qu’elle puisse bénéficier de soutiens extérieurs, sa survie dépend en premier lieu de facteurs internes. De même, les pressions internationales peuvent s’avérer utiles aux combattants de la liberté seulement lorsqu’elles soutiennent un mouvement de résistance interne puissant.

La triste réalité est donc la suivante : La chute d’une dictature dépend de la force de la population opprimée, de sa détermination, de sa confiance en elle, et des méthodes de résistance. Un combat de libération est un combat dans lequel on doit d’abord compter sur ses propres forces.

2.3. Les élections

Les élections sous une dictature ne sont pas un instrument de changement politique significatif. Certains régimes dictatoriaux organisent des simulacres d’élections pour se donner une façade démocratique.
Ces élections sont simplement des plébiscites rigoureusement contrôlés pour assurer une certaine légitimité aux candidats désignés par le dictateur.

Dans le cas où les candidats de l’opposition seraient effectivement élus, les résultats sont tout simplement ignorés et les « vainqueurs » intimidés, arrêtés, ou pire encore exécutés. On l’a vu au Kenya, en Russie et actuellement au Zimbabwe. Pour le cas de Madagascar, cet état de fait est une constante depuis 2002.

Il n’est pas de la nature des dictateurs d’organiser des élections libres et transparentes susceptibles de les évincer du pouvoir.

Il y a une formule tristement célèbre inventée par l’ancien président du Congo, Pascal Lissouba, pour illustrer cette mentalité : « On n’organise pas une élection pour la perdre ! »Tout le monde sait que, tant que les élections seront organisées par le pouvoir dictatorial, il n’y aura jamais d’alternance démocratique possibleJamais dans l’histoire une élection, à elle seule, a suffi pour faire tomber un régime dictatorial. Dans les cas où les élections ont réussi, elles étaient fortement soutenues par un conflit armé, une insurrection populaire ou un coup d’Etat.

Ceux qui aujourd’hui disent rejeter le régime, mais, excluent toute autre option que la voie des urnes pour le défaire, s’acheminent tout droit vers des désillusions fatales. La victoire d’un des leurs aux municipales, ne signifie pas que sur le plan national, ils aient une chance de rééditer l’exploit. Car Antananarivo n’est pas Madagascar, et les élections municipales n’ont pas les mêmes enjeux que des élections présidentielles.

2.4. Le coup d’Etat

Face à l’impossibilité d’obtenir le changement par les urnes, certains combattants considèrent le « coup d’état » comme l’un des moyens les plus rapides et les plus faciles pour se débarrasser de la dictature.

Cependant, cette méthode comporte de sérieux inconvénients. Sous un régime dictatorial, l’opposition et la société civile sont très affaiblies par rapport à un gouvernement qui concentre en son sein trop de pouvoirs. Si ce rapport de forces n’est pas inversé dans le cadre de la lutte pour le renversement du dictateur, les nouveaux dirigeants peuvent, eux aussi, s’ils le souhaitent, instaurer une nouvelle dictature.

Et c’est ce qui s’est passé en 2002, lorsqu’en réussissant le coup d’État du 22 février 2002, avalisé par une seconde reconnaissance le 19 avril 2002, le camp de Marc Ravalomanana ne s’est pas gêné pour massacrer la population malgache en tuant et emprisonnant à tour de bras les membres de l’ancien régime. Une situation qui se répétera à coup sûr, à Madagascar, et contre l’actuel régime, s’il advenait qu’un Coup d’État réussisse à évincer l’actuel dictateur du pouvoir.

C’est pour cela que l’action du CRN trouve toute sa pertinence, car elle empêche qu’un avènement brutal vienne à chasser l’actuelle dictature. Donc, pour parvenir à un changement social durable, le Peuple doit s’engager et participer au combat qui aboutira à sa libération. Conscient de sa force, il aura son mot à dire sur le choix des nouveaux dirigeants. Cela est d’autant plus important, que dans plusieurs cas, les coups d’états organisés par des soldats fidèles à l’ancien régime ont pour but de détourner le combat du peuple en faisant partir le dictateur tout en maintenant le système dictatorial. Une « révolution de palais » ou un coup d’État ne sont donc pas les bienvenues. La non-participation des masses rend le processus antidémocratique et illégitime. L’issue du coup d’état est rarement la démocratie.

C’est pour toutes ces raisons que l’action du CRN reste la plus à même de garantir un moindre mal au pays, puisque le spectre d’un Coup d’État persiste tant que sa cause, c’est-à-dire, les conditions « sociopolitiques » qui l’alimentent ne seront pas résolues, du moins traitées convenablement. Elles expliquent également les raisons de l’échec de tous les processus de Transition menés jusqu’alors à Madagascar, car ils ont été l’œuvre de quelques « élites » politiques. Pourtant, la « participation des masses » est indispensable pour légitimer et réussir toute action de Transition.

2.5. Les soulèvements populaires non-violents

Une option stratégique existe pour ceux qui veulent à la fois la paix et la liberté. Un soulèvement populaire non-violent est une révolution politique contre un régime oppressif par l’utilisation de la non-coopération civile et de la défiance politique. Et c’est « l’option » choisie par le CRN d’Albert ZAFY et pour laquelle il fait appel à la population malgache.

Cette stratégie politique est donc basée sur la mobilisation populaire ; Elle se fonde sur l’idée que le détenteur de la légitimité du pouvoir est le Peuple souverain. « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple ou pour toute partie du peuple, le plus élémentaire des droits et le plus sacré des devoirs ».

La non-coopération civile consiste pour le Peuple à exercer son pouvoir légitime de refus contre des dirigeants qui ne se conforment pas à ses aspirations. La défiance politique prône une attitude de défi et de confrontation vis-à-vis de la dictature. Autant la non-coopération est une forme de résistance passive, autant la défiance politique requiert une résistance active. La combinaison intelligente des deux formes de résistance retire toute légitimité au régime en place et assure la victoire du Peuple.

La « non-coopération » a été déjà entamée par le refus du peuple à cautionner les « simulacres d’élections » que le régime a organisés depuis 2002, avec un taux de participation moyen de 10 % sur tout le territoire national.

Face à un adversaire doté de puissants moyens financiers et militaires, et jouissant de solides complicités sur le plan international, le Peuple malgache doit utiliser une nouvelle tactique politique. Une tactique qui permet de transformer la force du dictateur en un désavantage pour ce dernier. Dans cette tactique, une action de défiance politique du Peuple accule le pouvoir dictatorial à faire un usage excessif de sa force, ce qui se retourne politiquement contre le régime, l’affaiblissant et fortifiant le mouvement démocratique.

Bien appliqué, cette tactique obligerait le dictateur à se démasquer et à laisser tomber la façade démocratique de son pouvoir. Il en résulte une condamnation généralisée du régime sur le plan international, l’aggravation des scissions dans son propre camp, et surtout une mobilisation accrue et une résistance grandissante de la population.

Si le CRN a choisi cette option de « résistance démocratique » légale et légitime, à travers une « conscientisation générale de la population », c’est justement pour permettre à Madagascar de réussir la phase de la Transition de façon la plus intelligente possible. Et même si le régime œuvre, par tous les moyens, de l’empêcher à concrétiser ce noble « devoir citoyen », le CRN en maîtrisant son propre « agenda » d’action, sans se laisser distraire par l’oligarchie et sa structure médiatique qu’elle fait marcher à plein régime, arrivera facilement à mettre en œuvre la réinstauration des conditions démocratiques au pays.

Toutefois, il devient, également, essentiel, de soulever ici tous les « préjugés » fortement exploités par cette oligarchie dominante pour saper le courage du peuple à combattre la dictature :

Les préjugés sur la non-violence

Une série de fausses opinions et de préjugés ont empêché la compréhension du combat non-violent. Voici quelques mises au point :

  • D’aucuns pensent que la violence agit rapidement, et la non-violence prend plus de temps. Ces deux idées sont fausses. Une guerre peut durer et une insurrection populaire non armée peut renverser un pouvoir en quelques heures.
  • Le combattant non-violent est souvent perçu comme faible, peu viril. La non-violence n’est pas l’apanage du faible. Elle demande une grande force de caractère, de courage et de sagesse contre un adversaire violent. La non-violence est la seule chance pour la Paix ; elle rend légitime la lutte armée si le dictateur ne cède pas aux démocrates non-violents. Le fantassin n’est pas plus viril que le marin.
  • Le combat non-violent ne s’appuie pas sur des croyances religieuses ou des principes éthiques. Le citoyen responsable arrive à la stratégie non-violente « après » et non « avant » l’analyse de toutes les options disponibles. Elle n’est choisie que parce que l’on est convaincu que c’est la meilleur des options à un moment donné pour un conflit donné. Cette stratégie ne sera pas choisie ou sera abandonnée si elle ne correspond pas ou plus à la situation globale du conflit.
  • Bien que beaucoup pensent que cette technique ne peut réussir que contre ceux qui se battent pour des causes humanitaires et démocratiques, elle a parfois connu du succès contre des régimes brutaux.

Les trois étapes d’un soulèvement populaire non-violent

Ceci étant, le processus de Transition démocratique doit normalement suivre les 3 étapes suivantes pour que son succès soit garanti au profit de l’intérêt général :

  1. Le renforcement des capacités : Armer le peuple de connaissances et de technique de lutte. C’est ce que le CRN et tous ceux qui aspirent à la démocratie font actuellement : Informer le peuple de la situation, de la nécessité d’une autre mode de gouvernance que celle imposée par le régime actuellement. Informer le peuple du danger que représente pour lui « la vente des terres de ses ancêtres » aux étrangers, aux multinationales qui ne s’intéressent qu’aux richesses de Madagascar et nullement au devenir de sa population. Interpeller l’opinion tant nationale qu’internationale sur les mensonges propagés par le régime pour mieux camoufler sa dictature …
  2. La prise du pouvoir : Prendre le pouvoir (Mettre en place la période transitoire) et le donner au peuple (Organiser une élection anticipée de manière démocratique, transparente et libre). La prise du pouvoir permettra aux combattants de la liberté d’assainir « l’environnement socio-économique » ainsi que le climat politique qui pèsent sur la société malgache. C’est la mise en place de la période transitoire afin de pouvoir organiser une « élection libre et transparente » grâce à une Commission Electorale Nationale Indépendante, et des conditions saines des pratiques politiques …
  3. La consolidation démocratique : Le Peuple peut se servir du pouvoir pour assurer son bien-être, à travers une gouvernance démocratique conduite par des élus issus d’une élection libre et transparente ; Une gouvernance balisée par les principes fondamentaux de la République comme la liberté, l’État de droit, le Fihavanana préalablement fixés par la période Transitoire etc.

La question de la confidentialité dans la planification stratégique

Il faut savoir que la confidentialité et les opérations clandestines posent de sérieux défis à un mouvement qui emploie la stratégie de non-violence. Il est souvent impossible d’empêcher la police politique et les agents secrets de connaître les intentions et les plans d’un mouvement politique légal. Généralement, le secret induit la peur, refroidit l’ardeur des militants et par conséquent, limite le nombre de participants à une action donnée. Il engendre aussi des suspicions et accusations, souvent injustifiées, au sein du mouvement – chacun se demandant qui est la taupe. Par contre, la clarté quant aux intentions et la transparence par rapport aux mécanismes de prise de décision, rend possible l’implication d’un grand nombre de personnes dans l’ensemble du territoire et même à l’étranger.

Souvent on a du mal à faire la différence entre ce qui doit être secret et ce qui ne doit pas l’être. Une stratégie globale et les stratégies de campagnes doivent être largement diffusées. La population doit en avoir connaissance afin de participer intelligemment aux actions et mots d’ordre du mouvement pour une Transition démocratique.

Dans le domaine tactique, cependant, un degré de discrétion est nécessaire. Surprendre l’ennemi accroît grandement les chances de succès dans les manœuvres tactiques. Les méthodes peuvent aussi être secrètes mais il est important que le public sache clairement quelles méthodes sont inacceptables par le mouvement : Par exemple les assassinats, les vols, les viols, les dégradations etc. Cela permet au mouvement démocratique de se protéger contre l’infiltration des agents provocateurs.

Enfin, l’édition, l’impression et la distribution de publications clandestines, l’utilisation des ondes radio à l’intérieur du pays, et la collecte des renseignements sur les opérations du régime dictatorial sont parmi les types d’actions qui doivent absolument rester confidentielles.

En résumé, la stratégie globale doit être dévoilée, mais les tactiques et les méthodes doivent être secrètes. L’ennemi peut bien savoir ce qui va être fait mais il doit ignorer quand, où, et comment.

Pour conclure, nous constatons que l’action du CRN est celle qu’il faut suivre. Dans ce sens, il est de notre devoir de sensibiliser l’ensemble de la population malgache pour qu’elle adhère au noble combat de la libération nationale. La participation de masse est indispensable à la réussite et une très grande vigilance sur les pratiques médiatiques déployées par l’oligarchie dominante afin de faire maintenir la dictature est de mise. Informons l’opinion, dans toutes les régions, dans le monde, pour que la dictature actuelle cesse et qu’elle ne puisse plus engendrer d’autre dictature dans l’avenir.

La Rédaction

 

 

De la dictature à la démocratie

Gene Sharp

Encore une fois, Kamoto Centre a l’honneur de vous présenter l’ouvrage « De la dictature à la démocratie » (From Dictatorship to Democracy) de Gene Sharp. Le docteur Gene Sharp est chercheur à l’Institut Albert Einstein, spécialisé dans la lutte pour la démocratie dans le monde.

Gene Sharp rassemble dans ce livre les expériences réussies des luttes non violentes contre les dictatures dans le monde entier depuis un demi-siècle. Ces derniers temps, les mouvements démocratiques en Géorgie, Ukraine, Kirghizistan ont traduit, diffusé et appliqué avec succès les méthodes préconisées dans ce livre.

Ces méthodes de luttes non violentes contre les dictatures sont devenues le cheval de bataille du Viêt Tân au Viêt Nam, mais aussi du Bloc 8406 et de l’Alliance pour la Démocratie et les Droits de l’Homme au Viêt Nam. 

https://www.nonviolent-conflict.org/wp-content/uploads/2016/03/FDTD_French3.pdf

 


Préface

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Gene Sharp

Une de mes préoccupations depuis quelques années est de faire en sorte que les peuples puissent faire face aux dictatures et y mettre fin. Je nourris ce rêve parce que je crois fermement qu’on ne peut pas laisser des peuples se faire martyriser par ces régimes. Ce rêve m’est apparu de plus en plus crédible lorsque j’ai commencé à étudier les textes traitant de la liberté, de la nature des dictatures, depuis Aristote jusqu’aux analyses concernant les régimes totalitaires, ainsi que des évènements qui ont conduit à l’avènement des dictatures, notamment aux régimes Nazis et Staliniens.

Durant ces dernières années, j’ai pu apprendre beaucoup de la part des personnes qui ont souffert sous le régime Nazi, y compris des survivants des camps de concentration. En Norvège, j’ai rencontré des résistants au nazisme et recueilli les histoires de ceux qui ont péri. J’ai discuté avec des Juifs qui ont échappé aux rafles nazies et avec ceux qui les ont aidés.

Ma connaissance de la terreur produite par des régimes communistes provient davantage des livres que des contacts humains. La terreur dans ces régimes se révèle particulièrement douloureuse car ces dictatures se sont imposées au nom de la libération de l’oppression et de l’exploitation.

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LA chute du mur de Berlin

Au cours de ces dernières décennies, avec l’arrivée de personnes fuyant des régimes dictatoriaux comme ceux de Panama, de Pologne, du Chili, du Tibet et de Birmanie, les spécificités des dictatures modernes sont devenues plus concrètes. A partir des expériences des tibétains qui ont dû se battre contre l’agression communiste chinoise, des russes qui ont bloqué à temps le coup d’état des conservateurs en 1991, et des thaïlandais qui ont empêché par des moyens pacifiques le retour des militaires au pouvoir, j’ai pu collecter des éléments troublants sur la nature néfaste des dictatures.

Ma révolte contre les brutalités, en même temps que mon admiration pour le calme incroyablement héroïque de ces hommes et femmes, se sont renforcées lors de visites sur le terrain alors que le danger persistait, alors que des hommes continuaient à défier le pouvoir. Cela comprend des endroits comme le Panama sous l’ère Noriega, ou Vilnius, en Lituanie, sous la répression soviétique, ou la place Tien An Men à Pékin aussi bien pendant les manifestations joyeuses pour la liberté que lorsque les premiers transports blindés ont fait irruption durant cette nuit fatidique, ou le quartier général enfoui dans la jungle de Manerplaw avec le mouvement d’opposition démocratique « Libération Birmanie ».

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La place Tien An Men avant l’assaut des chars communistes

Parfois, il m’arrive de visiter les lieux où sont tombés les démocrates, comme la tour de télévision et le cimetière de Vilnius, le jardin public de Riga où des gens ont été abattus, le centre de Ferrare, dans le nord de l’Italie, où les fascistes ont aligné les résistants pour les fusiller, et le cimetière dépouillé de Manerplaw rempli de corps d’hommes qui sont morts trop jeunes. Il est triste de constater que chaque dictature laisse dans son sillage la mort et la destruction.

Progressivement, a grandi en moi la ferme espérance que la prévention de la tyrannie serait possible et que les combats contre les dictatures pourraient être gagnés sans pertes considérables, que pourraient être détruits les dictatures ainsi que le risque de les voir renaître de leurs cendres.

J’ai étudié et imaginé longuement les méthodes qui permettraient de désintégrer les dictatures avec le minimum de pertes humaines possibles. Dans cette optique, j’ai tiré les leçons de mes années de recherches sur les dictatures, les mouvements de résistance, les révolutions, les courants politiques, les systèmes gouvernementaux et plus particulièrement sur la lutte non violente.

Ce livre en est le résultat, avec probablement de nombreuses faiblesses mais offrant néanmoins aux mouvements de libération quelques lignes directrices pour définir des stratégies plus fortes et plus efficaces.

Par nécessité, mais aussi par volonté, cet essai se focalise exclusivement sur le problème global : comment détruire une dictature et prévenir l’avènement d’une nouvelle ? Je ne suis pas compétent pour fournir des analyses détaillées ou des préconisations précises pour chaque pays. Cependant, j’espère que cette analyse générale sera utile à certaines personnes qui, malheureusement dans trop de pays, doivent faire face aux réalités d’un régime dictatorial. Elles devront vérifier que ces analyses s’adaptent bien à leur situation et examiner si les principales recommandations sont bien applicables à leur combat.

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Je dois remercier ceux qui m’ont aidé à réaliser ce livre, tout d’abord Bruce Jenkins, mon Assistant Spécial, qui a beaucoup travaillé sur l’analyse des problèmes et sur la façon de présenter les idées. Grâce à ses suggestions, les problématiques ont été mieux abordées, présentées plus clairement et d’une façon plus convaincante, en particulier pour les stratégies. Je suis également reconnaissant envers Stephen Coady pour son assistance éditoriale. Le docteur Christopher Kruegler et Robert Helvey m’ont offert leurs critiques et conseils avisés. Les docteurs Hazel McFerson et Patricia Parkman m’ont respectivement fourni des informations sur les luttes en Afrique et en Amérique Latine. Bien que j’aie reçu ces aimables et généreux soutiens, je porte l’entière responsabilité des analyses et conclusions présentes dans ce livre.

Nulle part dans ce livre je ne me permets de dire que la résistance contre les dictateurs serait simple ou sans coût humain. Toutes les luttes sont compliquées et coûteuses. Naturellement, on ne peut éviter des pertes quand on s’oppose aux dictateurs. Cependant, j’espère que ces analyses inciteront les meneurs des mouvements de résistances à s’intéresser aux stratégies qui leur permettraient de lutter plus efficacement tout en minimisant le niveau des pertes.

Ce livre n’a pas non plus l’ambition de dire que les tous les problèmes disparaîtront avec la fin de la dictature. La chute d’un régime totalitaire n’est pas un aboutissement. Elle ne fait qu’ouvrir le chantier à long terme de la reconstruction d’un système politique, économique et social plus juste, afin d’effacer l’injustice et l’oppression. J’espère que ce court livre qui condense les méthodes destinées à faire chuter un régime dictatorial sera utile à tout peuple qui subit la répression et aspire à la liberté.

Gene Sharp

6 octobre 1993
Institut Albert Einstein
PO BOX 455
East Boston, MA 02128
Etats Unis

A un certain moment, on ne peut combattre le feu que par le feu:

Nelson Mandela

UMKHONTO WE SIZWE | Guérilla Urbaine.

Une histoire d'affranchiment de la dictature et de l'oppression.

 « Pendant les moments les plus tristes, Amnesty International ne faisait pas campagne pour nous parce que nous avions utilisé la lutte armée et cette organisation ne défendait aucune personne qui avait choisi la violence. C’était pour cette raison que je pensais que le comité Nobel ne retiendrait jamais pour le prix de la paix le nom de l’homme qui avait créé Umkhonto weSizwe. »

Nelson Mandela

Prix Nobel de la Paix

UMKHONTO WE SIZWE 

Guérilla Urbaine 

1961 - 1964

Umkhonto weSizwe, [Fer de Lance], l'alliance armée de l'AFrican National Congress [ANC] et du South Africa Communist Party [SACP], fut créé en 1961 sous l'initiative de la jeune garde menée par Nelson Mandela, son premier commandant. Refusant le modèle de Gandhi d'une lutte pacifiste de désobéissance civile, Nelson Mandela préférait les conquêtes militaires de Ho Chi Minh, du Front de Libération d'Ahmed Ben Bella, de Fidel Castro et du commandant Guevara, qu'il citait en exemple [1].

Cette deuxième partie concerne le processus de formation de Umkhonto [ou MK], la période de la guérilla urbaine, jusqu'à sa complète défaite et son exil en Tanzanie amie. Les  larges extraits du récit autobiographique de Nelson Mandela, LONG WALK TO FREEDOM, que nous présentons ici, retracent l'histoire,  et celle de son expérience dans la lutte urbaine menée par les résidents du quartier Sophiatown à Johannesburg, contre leur éviction ; importante car son échec renforça encore sa détermination à engager le processus de la lutte armée : « A un certain moment, on ne peut combattre le feu que par le feu. »

 LE PLAN-M

 Partisan de méthodes plus violentes, Mandela était moins optimiste que les patients leaders historiques de l'ANC, sûrs qu'un jour à force de persuasion, le système accepterait de partager démocratiquement  le pouvoir, selon la formule de la Charte de la Liberté : ONE MAN, ONE VOTE. Après avoir formé la Ligue de la Jeunesse au sein de l'organisation vieillissante, devenu jeune membre du directoire de l'ANC, persuadé que seule la lutte armée serait en mesure de contraindre le système à la table des négociations, il organisa les premiers réseaux clandestins, bien avant l'interdiction de l'ANC (1960), afin de préparer l'inexorable lutte armée qu'il espérait  :

 « Comme beaucoup d’autres, j’étais convaincu que le gouvernement avait l’intention de déclarer l’ANC et le SAIC illégaux, exactement comme pour le Parti communiste [interdit dès 1950]. Il semblait inévitable que l’Etat essaie de nous mettre hors course en tant qu’organisation légale le plus tôt possible. Je suis donc allé à la direction nationale avec l’idée que nous devions élaborer un plan d’urgence en prévision d’une telle éventualité. J’ai dit que ce serait abdiquer nos responsabilités de dirigeants du peuple de ne pas le faire. On m’a demandé d’établir un tel plan, qui permettrait à l’organisation de travailler clandestinement. Cette stratégie a été connue sous le nom de Plan-Mandela ou, simplement, Plan-M. L’idée consistait à mettre sur pied un mécanisme d’organisation qui permettrait à l’ANC de prendre au plus haut niveau des décisions faciles à transmettre rapidement à l’organisation tout entière sans avoir besoin de réunion. En d’autres termes, cela permettrait à une organisation illégale de continuer à fonctionner et aux responsables sous l’effet d’une interdiction de continuer à diriger. Grâce au Plan-M, l’ANC pourrait recruter de nouveaux membres, réagir aux problèmes locaux et nationaux, et maintenir des contacts réguliers entre les membres et la direction clandestine.

 J’ai tenu un certain nombre de réunions secrètes avec des membres de l’ANC et du SAIC sous le coup d’une interdiction ou non, afin de discuter des éléments du plan. J’y ai travaillé pendant plusieurs mois et j’ai mis au point un système assez général pour qu’il puisse s’adapter aux conditions locales sans entraver les initiatives individuelles mais tout en restant suffisamment détaillé pour faciliter l’ordre. La plus petite unité était la cellule qui, dans les townships urbains, comprenait en gros dix maisons d’une rue. Un délégué de cellule avait la responsabilité de chacune de ces unités. Si une rue comptait plus de dix maisons, un délégué de rue était responsable et les délégués des cellules le tenaient au courant. Un groupe de rues formait une zone dirigée par un délégué en chef qui était à son tour responsable du secrétariat de la branche locale de l’ANC. Le secrétariat était un sous-comité de la direction de la branche locale, et rendait compte au secrétaire provincial. Mon idée, c’était que chaque délégué de cellule et de rue devrait connaître chaque personne et chaque famille dans son secteur, et que les gens lui feraient confiance et qu’il saurait à qui faire confiance. Le délégué de cellule organisait des réunions, des cours de politique et encaissait les cotisations. Il était la cheville ouvrière du plan. Cette stratégie avait été créée à l’origine surtout pour les zones urbaines, mais on pouvait l’adapter à la campagne. Le plan a été accepté et immédiatement appliqué. On a incité les branches locales à commencer cette restructuration clandestine. Nombre d’entre elles l’ont adoptée tout de suite, mais certaines, dans les avant-postes les plus éloignés, ont pensé qu’il s’agissait d’une tentative de Johannesburg en vue de contrôler les régions.

L’ANC a introduit dans le plan un cours d’initiation à la politique, pour ses membres dans tout le pays. Il s’agissait de conférences destinées non seulement à éduquer mais aussi à maintenir la cohésion de l’organisation. Elles étaient données secrètement par les responsables des branches locales. Ceux qui y assistaient faisaient les mêmes conférences dans leurs communautés. Au début, elles n’étaient pas systématiques, mais après quelques mois on a mis au point un programme. Il y avait trois grands cours : « Le monde dans lequel nous vivons », « Comment nous sommes gouvernés » et « La nécessité du changement ». Dans le premier cours, nous discutions des différents types de systèmes politiques et économiques dans le monde et en Afrique du Sud. C’était un tour d’horizon du développement du capitalisme et du socialisme. Nous parlions, par exemple, de la façon dont les Noirs sud-africains étaient opprimés en tant que race et en tant que classe économique. Les conférenciers étaient pour la plupart sous le coup d’une interdiction et, moi-même, j’ai souvent donné des conférences le soir. Cette organisation avait l’avantage de permettre aux bannis de rester actifs et de maintenir les adhérents en contact avec ces responsables. Pendant ce temps, les membres de la direction sous le coup d’une interdiction se rencontraient souvent entre eux et organisaient des réunions avec les responsables en poste. L’ancienne et la nouvelle direction se coordonnaient très bien et la prise de décisions était collective comme auparavant. Parfois, on avait l’impression que rien n’avait changé sauf que nous devions nous retrouver clandestinement.

SOPHIATOWN

« A Johannesburg, le projet de déplacement des zones ouest prévoyait l’évacuation de Sophiatown, de Martindale et de Newclare, dont la population totale se situait entre 60 000 et 100 000 personnes. En 1953, le gouvernement nationaliste avait acheté une étendue de terre appelée Meadowlands, à une quinzaine de kilomètres de la ville. Les gens y seraient réinstallés en sept « groupes ethniques » différents. Le gouvernement avançait comme excuse la suppression des bidonvilles, un écran de fumée pour dissimuler la politique gouvernementale qui considérait que toute zone urbaine était blanche et que les Africains n’étaient que des résidents temporaires.

Le gouvernement subissait la pression de ses partisans des environs, de Westdene et Newlands, qui étaient des zones blanches relativement pauvres. Ces Blancs de la classe ouvrière lorgnaient sur les belles maisons que possédaient certains Noirs à Sophiatown. Le gouvernement voulait contrôler les déplacements de tous les Africains et cela se révélait beaucoup plus difficile dans les townships urbains où les Noirs étaient propriétaires et où les gens allaient et venaient à leur guise. Bien que le système fût toujours en vigueur, on n’avait besoin d’aucune autorisation particulière pour entrer dans un township de propriétaires, contrairement aux locations municipales. Les Africains habitaient et étaient propriétaires à Sophiatown depuis plus de cinquante ans ; et maintenant le gouvernement envisageait impitoyablement de reloger tous les Africains de Sophiatown dans un autre township noir. Le plan du gouvernement manifestait un tel cynisme que le déplacement était prévu avant même que les maisons qui devaient accueillir les gens aient été construites. Le déplacement de Sophiatown fut la première grande épreuve de force pour l’ANC et ses alliés après la Campagne de défi.

Le projet de déplacement de Sophiatown avait débuté en 1950, mais les efforts de l’ANC pour s’y opposer n’ont pas commencé vraiment avant 1953. Vers le milieu de l’année, les branches locales de l’ANC, le Transvaal Indian Congress et l’Association des contribuables ont mobilisé les gens pour résister. En juin 1953, la direction provinciale de l’ANC et le TIC ont organisé une réunion publique au cinéma Odin de Sophiatown pour discuter de la mobilisation. La réunion a été animée et exubérante et a rassemblé plus de 1 200 personnes qui ne semblaient pas intimidées par la présence de plusieurs douzaines de policiers armés jusqu’aux dents. […] A l’intérieur, les policiers étaient provocateurs et méprisants. Armés de pistolets et de fusils, ils déambulaient dans la salle en bousculant les gens et en faisant des remarques insultantes. 

[…]

A ce moment-là, l’ANC tenait des réunions chaque dimanche à Freedom Square, au centre de Sophiatown, pour mobiliser l’opposition au déplacement. Il y avait des moments vibrants, ponctués par les cris sans cesse répétés de « Asihambi ! » (Nous ne bougerons pas !) et la chanson « Sophiatown likhaya lam asihambi » (Sophiatown, c’est chez moi ; nous ne bougerons pas). Des membres de l’ANC, des propriétaires, des locataires, des conseillers municipaux et souvent le père Huddleston, qui ignorait les avertissements de la police de s’en tenir aux affaires de l’Eglise, prenaient la parole. »

L'APPEL A LA VIOLENCE

« Un dimanche soir, peu de temps après l’incident du cinéma Odin, il était prévu que je parle à Freedom Square. La foule était ardente et son émotion m’influençait certainement. Il y avait beaucoup de jeunes en colère qui avaient envie de passer à l’action. Comme d’habitude, les policiers entouraient la place. Comme d’habitude, ils étaient armés de fusils et de stylos pour noter le nom de ceux qui parlaient et ce qu’ils disaient. C’était un fléau auquel on s’habituait. Nous essayions d’en faire une vertu en étant aussi francs que possible avec la police, pour montrer qu’en fait nous n’avions rien à cacher, même pas notre mépris à son égard. J’ai commencé à parler de la répression grandissante du gouvernement à la suite de la Campagne de défi. J’ai dit que, maintenant, le gouvernement avait peur de la force du peuple africain. Tout en parlant, je sentais mon indignation monter. A cette époque, j’étais un orateur qui avait tendance à mettre le feu aux poudres. J’aimais exciter un public et c’est ce que je faisais. Alors que je condamnais le gouvernement pour sa brutalité et sa façon de ne pas respecter la loi, je suis allé trop loin : j’ai dit que le temps de la résistance passive était terminé, que la non-violence était une stratégie vaine et qu’elle ne renverserait jamais une minorité blanche prête à maintenir son pouvoir à n’importe quel prix. J’ai dit que la violence était la seule arme qui détruirait l’apartheid et que nous devions être prêts, dans un avenir proche, à l’employer.

 La foule était transportée ; les jeunes en particulier applaudissaient et criaient. Ils étaient prêts à agir comme je venais de le dire. A ce moment-là, j’ai entonné un chant de liberté dont les paroles disaient : « Voici nos ennemis, prenons les armes, attaquons-les. » Je chantais et la foule s’est jointe à moi et, à la fin, j’ai montré la police et j’ai dit : « Regardez, les voici, nos ennemis ! »La foule a recommencé à crier des hourras et a fait des gestes agressifs en direction des policiers. Ces derniers étaient inquiets et beaucoup me désignaient du doigt comme pour me dire : « Mandela, tu vas nous le payer ! » Ça m’était égal. Dans la chaleur du moment, je ne pensais pas aux conséquences. Mais ce que j’avais dit ce soir-là ne tombait pas du ciel. J’avais pensé à l’avenir. Le gouvernement ne cessait de prendre des mesures pour que des choses comme la Campagne de défi ne se reproduisent pas. J’avais commencé à analyser la lutte dans des termes différents. L’ANC avait pour ambition de lancer une lutte de masse, d’engager les ouvriers et les paysans d’Afrique du Sud dans une campagne si vaste et si puissante qu’elle devrait mettre à bas le statu quo de l’oppression blanche. Mais le gouvernement nationaliste rendait impossible toute expression légale différente ou toute protestation. Je voyais qu’il réprimerait impitoyablement toute manifestation légitime de la part de la majorité africaine. Un Etat policier ne semblait plus très loin. J’ai soupçonné que les manifestations légales et non constitutionnelles deviendraient bientôt toutes deux impossibles.

 En Inde, Gandhi avait eu à faire à une puissance étrangère qui en fin de compte s’était montrée plus réaliste et plus clairvoyante. Ce n’était pas le cas des Afrikaners en Afrique du Sud. La résistance passive non violente est efficace tant que votre adversaire adhère aux mêmes règles que vous. Mais si la manifestation pacifique ne rencontre que la violence, son efficacité prend fin. Pour moi, la non-violence n’était pas un principe moral mais une stratégie. Il n’y a aucune bonté morale à utiliser une arme inefficace. Mais sur ce sujet, ma réflexion n’avait pas encore abouti, et j’avais parlé trop vite. C’était sans doute l’opinion du Comité national de direction. Quand il a été mis au courant du contenu de mon discours, j’ai été sévèrement critiqué pour avoir défendu une rupture aussi radicale avec la politique de l’ANC. Certains membres de la direction pensaient comme moi mais personne n’a soutenu la méthode irréfléchie avec laquelle j’avais parlé. La direction m’en a fait le reproche en soulignant que la politique que j’avais défendue n’était pas seulement prématurée mais dangereuse. De tels discours pouvaient inciter l’ennemi à écraser entièrement l’organisation puisque l’ennemi était fort et que nous étions toujours faibles. J’ai accepté la critique, et ensuite j’ai fidèlement défendu la politique de non-violence en public. Mais au fond de moi, je savais que la non-violence n’était pas la réponse.

 [...]

La campagne contre le déplacement de Sophiatown fut une bataille de longue haleine. Nous restions sur nos positions, le gouvernement aussi. Tout au long de 1954 et au début de 1955, des réunions ont eu lieu deux fois par au début de 1955, des réunions ont eu lieu deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche soir. Les orateurs dénonçaient les uns après les autres les projets du gouvernement. L’ANC et l’Association des contribuables, sous la direction du Dr. Xuma, protestaient auprès du gouvernement avec des lettres et des pétitions. Nous avons conduit la campagne contre le déplacement avec le slogan « sur nos cadavres », un thème souvent crié du haut des tribunes et repris par la foule. Un soir, cela poussa même le Dr. Xuma, d’habitude fort prudent, à hurler le slogan mobilisateur utilisé au siècle dernier pour entraîner les guerriers à la bataille : « Zemk’inkomo magwalandini ! » (L’ennemi a pris le bétail, bande de lâches !)

 Le gouvernement avait prévu que le déplacement aurait lieu le 9 février 1955. Au fur et à mesure que la date approchait, Oliver et moi allions chaque jour dans le township, pour rencontrer les responsables locaux, discuter les plans et agir dans notre domaine professionnel en faveur de ceux qui étaient expulsés ou poursuivis en justice. Nous cherchions à prouver au tribunal que la documentation du gouvernement était souvent incorrecte et que beaucoup d’ordres d’expulsion étaient par conséquent illégaux. Mais ce n’était qu’une mesure temporaire ; le gouvernement ne laisserait pas quelques illégalités lui faire obstacle. Peu avant la date prévue, une réunion de masse particulière fut organisée à Freedom Square. Dix mille personnes se réunirent pour entendre le chef Luthuli. Mais au moment de son arrivée à Johannesburg, on lui remit un ordre d’interdiction qui l’obligeait à retourner au Natal.

La veille du déplacement, Joe Modise, un des responsables locaux de l’ANC les plus engagés, prit la parole devant un rassemblement de plus de 500 jeunes militants qui attendaient un ordre de l’ANC. Ils espéraient qu’on leur dirait d’engager la bataille avec la police et l’armée. Ils étaient prêts à dresser des barricades dans la nuit et, le lendemain, à attaquer la police avec des armes et tout ce qui leur tomberait sous la main. Ils prenaient notre slogan au pied de la lettre : on ne déplacerait Sophiatown qu’en passant sur nos cadavres.

Mais après des discussions avec la direction de l’ANC, y compris avec moi, Joe dit aux jeunes de ne pas bouger. Ils étaient furieux et se sentaient trahis. Mais nous pensions que la violence aurait conduit au désastre. Nous avons insisté sur le fait qu’une insurrection exigeait une organisation minutieuse sinon cela tournait au suicide. Nous n’étions pas encore prêts à nous engager sur le même terrain que l’ennemi. Le 9 février, dans la brume du petit matin, 4 000 policiers et soldats ont évacué le township tandis que des ouvriers rasaient les maisons vides et que les camions commençaient à transporter les familles de Sophiatown à Meadowlands. La nuit précédente, l’ANC avait regroupé plusieurs familles dans des locaux préparés avec l’aide de familles pro-ANC, à l’intérieur de Sophiatown. Mais c’était insuffisant et trop tardif et ce ne pouvait être qu’un pis-aller. L’armée et la police se montrèrent d’une efficacité impitoyable. Au bout de quelques semaines, notre résistance s’effondra. La plupart de nos responsables locaux avaient été interdits ou arrêtés et, à la fin, Sophiatown est mort non pas dans les détonations des fusils mais dans le bruit des camions et des marteaux-piqueurs.

On peut toujours faire une analyse correcte d’une action politique qu’on lit dans le journal du lendemain, mais quand on se trouve au coeur d’un combat politique, on n’a guère le temps de réfléchir. Nous avons fait beaucoup d’erreurs dans la campagne contre le déplacement et nous en avons tiré beaucoup de leçons.« Sur nos cadavres » était un slogan mobilisateur mais qui se révéla autant un obstacle qu’une aide. Un slogan est un lien vital entre l’organisation et les masses qu’elle tente de conduire. Il doit synthétiser une revendication précise en une phrase simple et nerveuse, tout en mobilisant les gens pour le combat. Notre slogan frappait l’imagination des gens mais il les incitait à croire que nous allions nous battre jusqu’à la mort pour nous opposer au déplacement.

En fait, l’ANC n’y était pas du tout préparé. Nous n’avons jamais proposé d’autre solution. Quand les habitants de Sophiatown se sont rendu compte que nous ne pouvions ni arrêter le gouvernement ni leur fournir de logements ailleurs, leur propre résistance a faibli et le flot de ceux qui allaient à Meadowlands n’a cessé de croître. Beaucoup de locataires sont partis volontairement quand ils ont découvert qu’à Meadowlands ils auraient des logements plus grands. Nous n’avions pas pris en considération les situations différentes des propriétaires et des locataires. Les propriétaires avaient des raisons de rester, mais beaucoup de locataires étaient incités à partir. L’ANC était critiqué par beaucoup de ses membres africanistes, qui reprochaient aux responsables de protéger les intérêts des propriétaires aux dépens des locataires. J’ai retiré de cette campagne la leçon qu’au bout du compte nous n’avions pas d’autre choix que la résistance armée et violente. Nous avions utilisé toutes les armes non violentes de notre arsenal – discours, délégations, menaces, arrêts de travail, grèves à domicile, emprisonnement volontaire –, tout cela en vain, car quoi que nous fassions, une main de fer s’abattait sur nous. Un combattant de la liberté apprend de façon brutale que c’est l’oppresseur qui définit la nature de la lutte, et il ne reste souvent à l’opprimé d’autre recours que d’utiliser les méthodes qui reflètent celles de l’oppresseur. A un certain moment, on ne peut combattre le feu que par le feu. »

Sophiatown en cours de démolition

UMKHONTO

L'apartheid instaura des lois plus en plus sévères qui s'échelonnent dans le temps alors que les pays d'Afrique colonisés obtenaient leur indépendance [2]  ; l'année 1960 est particulièrement riche : Cameroun, Togo, Madagascar, R. du Congo, Somalie, Bénin, Niger, Burkina Faso, Cote D'ivoire, Tchad, Centrafrique, Congo, Gabon, Sénégal,  Mali, Nigeria, Mauritanie, deviennent des pays souverains.

En Afrique du Sud, la même année se déroule le massacre de Shaperville : la police fait feu lors d'une manifestation organisée par le Pan African Congress [PAC], faisant 69 morts et environ 400 blessés [3] ; puis le gouvernement procéda à l'instauration de la loi martiale, et à l'interdiction des organisations opposées à l'apartheid et à l'arrestation de leurs membres, dont bien sûr, ceux de l'ANC et du Pan African Congress qui passait aux premiers rangs de la lutte, en Afrique comme dans le monde entier. Ces évènements vont jouer en faveur d'un changement radical dans la stratégie de l'ANC. Nelson Mandela :

 « Le débat sur l’utilisation de la violence durait entre nous depuis le début de 1960. J’avais parlé pour la première fois de la lutte armée avec Walter [Sisulu] dès 1952. Je lui en parlai à nouveau et nous fûmes d’accord pour reconnaître que l’organisation devait s’engager dans une nouvelle voie. Le Parti communiste s’était secrètement reconstitué dans la clandestinité et envisageait de former sa propre branche militaire. Nous avons décidé que je poserais le problème de la lutte armée au Comité de travail et je le fis au cours d’une réunion en juin 1961.

J’avais à peine commencé à formuler ma proposition que Moses Kotane, le secrétaire du Parti communiste, et l’un des personnages les plus puissants de la direction de l’ANC, lança une contre-attaque en m’accusant de ne pas avoir suffisamment réfléchi à ma proposition. Il dit que j’avais été dépassé et paralysé par la réaction du gouvernement, et que maintenant, en désespoir de cause, j’avais recours au langage révolutionnaire. « y a encore de la place, insista-t-il, pour les vieilles méthodes si nous avons assez d’imagination et de détermination. Si nous nous embarquons dans la voie que Mandela propose, nous exposerons des gens innocents à être massacrés par l’ennemi. »

 Moses parlait de façon convaincante et je voyais que j’avais perdu. Walter lui-même ne prenant pas la parole pour me soutenir, j’ai renoncé ; je lui ai ensuite dit mon mécontentement et lui ai reproché de ne pas être venu à mon aide. Il a ri et m’a répondu que ç’aurait été stupide de vouloir lutter contre l’orgueil de deux lions en colère. Walter est un homme plein de ressource et de diplomatie. « Laisse-moi arranger une rencontre entre Moses et toi, me dit-il, et tu pourras défendre ton point de vue. »

J’étais dans la clandestinité mais Walter réussit à nous réunir dans une maison du township et nous avons parlé toute la journée. J’ai été franc et j’ai expliqué pourquoi je croyais que nous n’avions pas d’autre choix que de nous tourner vers la violence. J’ai utilisé une vieille expression africaine : « Sebatana ha se bokwe ka diatla » (On ne peut détourner l’attaque d’une bête sauvage les mains nues). Moses était un communiste de la vieille école, et je lui dis qu’en s’opposant à moi, il était comme le Parti communiste de Cuba sous Batista. Le Parti avait insisté en disant que les conditions n’étaient pas réunies et il attendit parce qu’il suivait simplement le manuel de définitions de Lénine et de Staline. Castro n’attendit pas, il agit – et triompha. Si l’on attend que les conditions du manuel soient réunies, cela n’arrivera jamais. J’ai dit à Moses que son esprit sortait du vieux moule de l’ANC organisation légale. Les gens formaient déjà des groupes militaires dans leur coin et seul l’ANC avait la poigne suffisante pour les diriger. Nous avions toujours affirmé que le peuple était en avance sur nous et actuellement il l’était. Nous avons parlé toute la journée, et à la fin, Moses m’a dit : « Nelson, je ne te promets rien, mais repose la question au Comité et nous verrons ce qui arrivera. » Une réunion était prévue une semaine plus tard et j’ai posé de nouveau la question. Cette fois, Moses est resté silencieux, et un consensus s’est dégagé pour que je fasse la proposition à la Direction nationale à Durban. Walter s’est contenté de sourire.

La réunion de la Direction à Durban, comme toutes les réunions de l’ANC à l’époque, eut lieu en secret et la nuit, afin d’éviter la police. Je pensais rencontrer des difficultés parce que le chef Luthuli serait présent et je connaissais son engagement moral envers la non-violence. Je me méfiais aussi du moment : je soulevais la question de la violence tout de suite après le procès de trahison où nous avions soutenu que pour l’ANC la non-violence était un principe inviolable et non pas une tactique dont on pouvait changer en fonction des circonstances. Moi-même, je croyais exactement l’inverse ; que la non-violence était une tactique qu’on devrait abandonner quand elle ne serait plus efficace.

A la réunion, j’ai soutenu que le gouvernement ne nous laissait pas d’autre choix que la violence. J’ai dit qu’il était faux et immoral d’exposer notre peuple aux attaques armées du gouvernement sans lui offrir une sorte d’alternative. J’ai signalé de nouveau que le peuple avait pris les armes tout seul. La violence commencerait, que nous en prenions ou non l’initiative. Ne vaudrait-il pas mieux guider cette violence nous-mêmes, d’après nos principes selon lesquels nous attaquions les symboles de l’oppression, et non le peuple ? Si nous ne prenions pas maintenant la direction de la lutte armée, dis-je, nous serions des retardataires et les suiveurs d’un mouvement que nous ne contrôlerions pas.

Au début, le chef s’opposa à mes arguments. Pour lui, la non-violence n’était pas simplement une tactique. Mais nous avons continué à lui parler toute la nuit ; et je pense qu’au plus profond de lui il s’est rendu compte que nous avions raison. Il a finalement accepté l’idée qu’une campagne militaire était inévitable. Quand, plus tard, quelqu’un insinua que peut-être le chef n’était pas préparé pour un tel changement de direction, il répliqua : « Si quelqu’un pense que je suis un pacifiste, qu’il vienne prendre mes poulets, et il verra qu’il se trompe ! » La Direction nationale accepta formellement la décision préparatoire du Comité de travail. Le chef et d’autres suggérèrent que nous traitions de cette nouvelle résolution comme si l’ANC n’en avait pas encore discuté. Le chef ne voulait pas mettre en danger la légalité de nos alliés non interdits. D’après lui, un mouvement militaire devait être un organisme séparé et indépendant, lié à l’ANC et sous le contrôle général de l’ANC, mais fondamentalement autonome. Ce seraient deux courants de la lutte. Nous avons tout de suite accepté la suggestion du chef. Avec d’autres, il nous a mis en garde afin que cette nouvelle phase ne soit pas une excuse pour négliger les tâches essentielles de l’organisation et les méthodes traditionnelles de lutte. Cela aussi serait autodestructeur parce que la lutte armée, au moins au début, ne serait pas l’élément central du mouvement.

La nuit suivante, une réunion des différentes directions était prévue à Durban. Y participaient le Congrès indien, le Congrès métis, le Congrès des syndicats sud-africains et le Congrès des démocrates. En général, ces autres groupes acceptaient les décisions de l’ANC mais je savais que certains collègues indiens s’opposeraient énergiquement à ce changement vers la violence. La réunion commença de façon malheureuse. Le chef Luthuli, qui présidait, annonça que, même si l’ANC avait accepté une décision sur la violence, c’était une question d’une telle gravité qu’il aimerait que ses « collègues présents ici ce soir reposent à nouveau la question ». Il était évident qu’il n’avait pas encore entièrement accepté notre nouvelle décision. La réunion commença à 8 heures dans une atmosphère houleuse. Je donnai les mêmes explications et plusieurs personnes firent des réserves.

Yusuf Cachalia et le Dr. Naicker nous supplièrent de ne pas nous embarquer dans cette voie, en soutenant que le gouvernement allait massacrer tout le mouvement de libération. J.N. Singh, un orateur redoutable, prononça cette nuit-là des mots qui me résonnent encore dans la tête : « La non-violence ne nous a pas mal servis, dit-il, c’est nous qui avons mal servi la non-violence. » Je lui ai répondu que c’était bien la non-violence qui ne nous avait pas servis car elle n’avait rien fait pour arrêter la violence de l’Etat ou pour changer le coeur de nos oppresseurs. Nous avons parlé toute la nuit, et au petit matin, j’ai commencé à sentir que nous faisions des progrès. Beaucoup de responsables indiens envisageaient maintenant avec tristesse la fin de la non-violence. Puis brusquement, M.D. Naidoo, membre du Congrès indien d’Afrique du Sud, s’est levé et a dit à ses collègues indiens : « Vous avez peur d’aller en prison, c’est tout ! » Sa réplique a créé le désordre dans la réunion. Quand on remet en cause l’intégrité d’un homme, on peut s’attendre à un conflit. Le débat en est revenu à son point de départ.

Mais au lever du soleil, nous avons abouti à une résolution. Le Congrès m’autorisait à former une nouvelle organisation militaire, séparée de l’ANC. La politique de l’ANC resterait la non-violence. J’étais autorisé à réunir tous ceux que je voulais ou dont j’avais besoin pour créer cette organisation et je ne dépendrais pas du contrôle direct de l’organisation mère. Nous avions franchi une étape décisive. Pendant cinquante ans, l’ANC avait considéré la non-violence comme un principe central. Désormais, l’ANC serait une organisation d’un genre différent. Nous nous engagions dans une voie nouvelle et plus dangereuse, la voie de la violence organisée, dont nous ne pouvions connaître les résultats d’avance. [...]

Moi qui n’avais pas été soldat, qui n’avais jamais combattu, qui n’avais jamais tiré un coup de feu sur un ennemi, on m’avait confié la tâche d’organiser une armée. Cela aurait été une entreprise intimidante pour un général en retraite mais beaucoup moins pour un novice. Cette nouvelle organisation s’appelait Umkhonto we Sizwe (La lance de la nation), abrégé en MK. On avait choisi le symbole de la lance parce qu’avec cette simple arme les Africains avaient résisté aux Blancs pendant des siècles. La direction de l’ANC n’admettait pas de Blancs, mais MK n’avait pas ce genre de contrainte et j’ai immédiatement recruté Joe Slovo, et, avec Walter Sisulu, nous avons constitué le Haut Commandement, dont j’étais le président. Par l’intermédiaire de Joe, je me suis appuyé sur les efforts de membres blancs du Parti communiste, déjà engagés sur la voie de la violence, et qui avaient réalisé des actes de sabotage comme la coupure de lignes téléphoniques et de voies de communication du gouvernement. Nous avons recruté Jack Hodgson, qui avait combattu dans la Seconde Guerre mondiale avec la légion Springbok, et Rusty Bernstein, tous deux membres du Parti communiste. Jack est devenu notre premier expert en destruction par explosifs. Notre mandat était de commettre des actes de violence contre l’Etat, mais nous n’avions pas encore décidé de la forme que prendraient ces actes. Nous avions l’intention de commencer par ce qui était le moins violent pour les individus et qui causait le plus de dommages pour l’Etat.

J’ai commencé par ce que je connaissais, en lisant et en parlant à des experts. Ce que je voulais trouver c’était les principes fondamentaux pour commencer une révolution. J’ai découvert qu’on avait abondamment écrit sur le sujet et je me suis lancé dans la littérature disponible sur la lutte armée et en particulier la guerre de guérilla : comment créer, entraîner et maintenir une force de guérilla ; comment devait-elle être armée ; où trouvait-elle ses approvisionnements – autant de questions élémentaires et fondamentales. Chaque source de renseignements m’intéressait. J’ai lu le rapport de Blas Roca, le secrétaire général du Parti communiste cubain, sur les années d’illégalité pendant le régime de Batista. Dans Commando de Deneys Reitz, j’ai lu les tactiques de la guérilla non conventionnelle des généraux boers pendant la guerre des Boers. J’ai lu des livres de et sur Che Guevara, Mao Zedong, Fidel Castro. Dans le très beau Etoile rouge sur la Chine d’Edgar Snow, j’ai vu que c’était la détermination et la pensée non traditionnelle de Mao Zedong qui l’avaient conduit à la victoire. J’ai lu La Révolte de Menahem Begin et j’ai été encouragé en voyant que le leader israélien avait mené une guerre de guérilla dans un pays sans montagnes et sans forêts, ce qui était une situation semblable à la nôtre.

J’avais envie d’en savoir plus sur la lutte armée du peuple d’Ethiopie contre Mussolini et sur les armées de guérilla du Kenya, d’Algérie et du Cameroun. Je suis remonté dans le passé de l’Afrique du Sud. J’ai étudié notre histoire à la fois avant et après l’arrivée des Blancs. J’ai analysé les guerres des Africains contre les Africains, des Africains contre les Blancs et des Blancs contre les Blancs. J’ai fait un relevé des plus importantes régions industrielles du pays, du système national de transport, du réseau de communications. J’ai accumulé les cartes détaillées et j’ai systématiquement analysé le terrain des différentes régions du pays. […].

Au cours de ces premiers mois de clandestinité, j’ai vécu pendant quelques semaines chez une famille dans Market Street, après quoi j’ai partagé l’appartement d’une pièce au rez-de-chaussée de Wolfie Kodesh, à Berea, une banlieue blanche et tranquille pas très loin, au nord du centre ville. Wolfie était membre du Congrès des démocrates et reporter à New Age. Il avait combattu en Afrique du Nord et en Italie pendant la Seconde Guerre mondiale. Sa connaissance de la guerre et son expérience personnelle du combat m’ont été extrêmement utiles. Sur son conseil, j’ai lu De la guerre du général prussien Carl von Clausewitz. La thèse centrale de Clausewitz, à savoir que la guerre est la continuation de la diplomatie par d’autres moyens, rejoignait ce que je pensais instinctivement. Je demandais à Wolfie de me fournir de quoi lire et je crains d’avoir empiété sur sa vie, aussi bien sur son travail que sur ses loisirs. Mais c’était quelqu’un de si aimable et de si réservé qu’il ne s’est jamais plaint [...]

A ce moment-là, MK s’exerçait aux explosions. Un soir, j’ai accompagné Wolfie dans une vieille briqueterie aux limites de la ville où avait lieu une démonstration. C’était une infraction à la sécurité, mais je voulais assister au premier essai d’un dispositif de mise à feu de MK. Il y avait souvent des explosions dans cette briqueterie car on se servait de dynamite pour dégager l’argile avant de la ramasser pour fabriquer des briques. Jack Hodgson avait apporté un bidon de pétrole rempli de nitroglycérine ; il avait mis au point un mécanisme à retardement avec l’intérieur d’un stylobille. Il faisait sombre, nous avions peu de lumière et nous nous tenions sur le côté tandis que Jack travaillait. Quand il a été prêt, nous nous sommes reculés et nous avons compté trente secondes. Il y a eu un énorme grondement et beaucoup de terre déplacée. L’explosion avait été un succès ; nous sommes revenus rapidement vers les voitures pour partir dans des directions différentes. […]

La présence d’Arthur Goldreich fournissait une excellente couverture à nos activités. Arthur était un artiste et un dessinateur de profession, militant du Congrès des démocrates et l’un des premiers membres de MK. La police ne savait rien de ses activités politiques et il n’avait jamais subi d’interrogatoire ni de perquisition. Dans les années 40, il avait combattu avec le Palmach, la branche armée du Mouvement national juif en Palestine. Il connaissait bien la guerre de guérilla et m’a beaucoup aidé à combler mes lacunes. C’était un personnage extraordinaire, qui fit régner une atmosphère d’optimisme. […]

En organisant la direction et la forme que prendrait MK, nous avons envisagé quatre types d’action violente : le sabotage, la guerre de guérilla, le terrorisme et la révolution ouverte. Pour une armée limitée et novice, la révolution ouverte était inconcevable. Inévitablement, le terrorisme donnait une mauvaise image à ceux qui l’employaient et détruisait le soutien public qu’ils auraient pu recueillir. La guerre de guérilla était une possibilité, mais comme l’ANC avait hésité à adopter la violence, il semblait logique de commencer avec la forme de violence qui causait le moins de tort aux individus : le sabotage.

Etant donné qu’il n’impliquait pas la perte de vies humaines, il laissait le meilleur espoir pour la réconciliation entre les races par la suite. Nous ne voulions pas faire éclater une guerre à mort entre Noirs et Blancs. L’animosité entre les Afrikaners et les Anglais était encore vive cinquante ans après la guerre des Boers ; que seraient les relations entre Noirs et Blancs si nous provoquions une guerre civile ? Le sabotage avait l’avantage supplémentaire d’exiger peu d’effectifs. Notre stratégie consistait à faire des raids sélectifs contre des installations militaires, des centrales électriques, des lignes téléphoniques, et des moyens de transport ; des cibles, qui non seulement entraveraient l’efficacité militaire de l’Etat, mais qui en plus effraieraient les partisans du Parti national, feraient fuir les capitaux étrangers et affaibliraient l’économie. Nous espérions ainsi amener le gouvernement à la table des négociations. On donna des instructions strictes aux membres de MK : nous n’acceptions aucune perte de vies humaines. Mais si le sabotage ne produisait pas les effets escomptés, nous étions prêts à passer à l’étape suivante : la guerre de guérilla et le terrorisme.

La structure de MK s’inspirait de celle de l’organisation mère. Le Haut Commandement national se trouvait au sommet ; au-dessous, il y avait les commandements régionaux, un dans chaque province, en dessous les commandements locaux et les cellules. Les commandements régionaux étaient répartis dans tout le pays et une zone comme l’Eastern Cape avait plus de cinquante cellules. Le Haut Commandement déterminait la tactique et les cibles générales et avait la responsabilité de l’entraînement et des finances. A l’intérieur du cadre établi par le Haut Commandement, les commandements régionaux avaient toute autorité pour choisir les cibles locales à attaquer. Il était interdit aux membres de MK de participer armés à une opération et, malgré tout, ils ne devaient pas mettre leur vie en danger. […]

Le lendemain du retour de Luthuli d’Oslo, MK annonça de façon spectaculaire son existence. Sur l’ordre du Haut Commandement, aux premières heures du 16 décembre – le jour où les Blancs d’Afrique du Sud célébraient la fête de Dingane –, des bombes artisanales explosèrent dans des centrales électriques et des bureaux du gouvernement à Johannesburg, Port Elizabeth et Durban. Un de nos hommes, Petrus Molife, fut tué par mégarde – la première mort d’un soldat de MK. Mourir à la guerre est une chose malheureuse mais inévitable. Chaque homme qui rejoignait MK savait qu’on pouvait lui demander le sacrifice ultime. A l’heure des explosions, des milliers de tracts avec le nouveau manifeste de MK furent distribués dans tout le pays, annonçant la naissance d’Umkhonto we Sizwe :

Des unités de Umkhonto we Sizwe ont exécuté aujourd’hui des attaques prévues, dirigées contre des installations gouvernementales, en particulier en relation avec la politique d’apartheid et de discrimination raciale. Umkhonto we Sizwe est une nouvelle organisation indépendante formée par des Africains. Elle comprend dans ses rangs des Sud-Africains de toutes les races. Umkhonto we Sizwe continuera le combat pour la liberté et la démocratie par d’autres méthodes, nécessaires pour venir en complément du mouvement de libération nationale. Dans la vie de toute nation, il vient un moment où il ne reste que deux choix : se soumettre ou combattre. Ce moment est arrivé en Afrique du Sud. Nous ne nous soumettrons pas et nous n’avons pas d’autre choix que de répondre par tous les moyens en notre pouvoir pour défendre notre peuple, notre avenir et notre liberté […]. Les responsables d’Umkhonto ont toujours recherché – comme l’ensemble du mouvement de libération – à atteindre la libération sans effusion de sang ni guerre civile. Nous espérons encore maintenant que nos premières actions réveilleront tout le monde et feront prendre conscience de la situation désastreuse à laquelle conduit la politique nationaliste. Nous espérons que le gouvernement et ses partisans reprendront leurs esprits avant qu’il soit trop tard afin qu’on change de gouvernement et de politique pour que les choses n’atteignent pas le stade désespéré de la guerre civile.

Nous avions choisi le 16 décembre, la fête de Dingane, pour une raison précise. Ce jour-là, les Sud-Africains blancs célébraient la défaite du grand chef zoulou Dingane, à la bataille de la Blood River (le fleuve de sang) en 1838. Dingane, le demi-frère de Chaka, dirigeait alors l’Etat africain le plus puissant qui ait jamais existé au sud du fleuve Limpopo. Ce jour-là, les balles des Boers furent trop nombreuses pour les lances des impis et leur sang rougit l’eau du fleuve proche. Les Afrikaners célèbrent le 16 décembre comme leur triomphe sur les Africains et la preuve que Dieu était de leur côté ; alors que ce jour-là, les Africains pleurent le massacre de leur peuple. Nous avions choisi le 16 décembre pour montrer que les Africains avaient seulement commencé la lutte et que le bon droit – et la dynamite – était de notre côté. Les attentats prirent par surprise le gouvernement, qui les condamna comme des crimes odieux tout en les ridiculisant comme l’oeuvre d’amateurs stupides. Ces sabotages firent également prendre dramatiquement conscience aux Sud-Africains blancs qu’ils étaient assis sur un volcan.

Quant aux Sud-Africains noirs, ils comprirent que l’ANC n’était plus une organisation de résistance passive, mais une lance puissante qui porterait la lutte au coeur du pouvoir blanc. Nous organisâmes et exécutâmes une autre série d’attentats, quinze jours plus tard, pendant la nuit du Jour de l’an. Le bruit combiné des cloches qui sonnaient et des sirènes qui hurlaient n’était pas seulement une cacophonie pour fêter le Nouvel an, mais un bruit qui symbolisait une nouvelle ère dans notre lutte de libération. La déclaration d’Umkhonto [4] déclencha une contre-offensive haineuse et implacable de la part du gouvernement, à une échelle que nous n’avions encore jamais vue. La Special Branch de la police se fixa comme mission prioritaire la capture des membres de MK et elle ne ménagea aucun effort. Nous leur avions montré que nous ne resterions plus inactifs ; ils allaient nous montrer que rien ne les arrêterait dans leur volonté d’extirper ce qu’ils considéraient comme la plus grande menace pour leur survie. […]

En décembre, l’ANC avait reçu une invitation du Mouvement panafricain de libération de l’Afrique orientale, centrale et australe (PAFMECSA), pour assister à sa conférence d’Addis-Abeba en février 1962. Le PAFMECSA, qui deviendrait plus tard l’Organisation de l’unité africaine (OUA), avait pour but de réunir les Etats indépendants d’Afrique et de promouvoir les mouvements de libération sur le continent. La conférence apporterait d’importantes relations à l’ANC et serait la première et la meilleure occasion de trouver un soutien, de l’argent et un entraînement militaire pour MK. La direction clandestine me demanda de conduire la délégation de l’ANC à la conférence. Ma mission en Afrique ne consistait pas seulement à assister à la conférence ; je devais trouver un soutien politique et financier à notre nouvelle force militaire et, plus important, des possibilités d’entraînement pour nos hommes dans le plus grand nombre d’endroits possible sur le continent. J’étais aussi déterminé à oeuvrer pour la réputation de notre mouvement, qui restait encore relativement inconnu en Afrique. Le PAC avait lancé sa propre campagne de propagande et j’étais chargé de défendre notre cause. […]

La situation en Algérie était pour nous le modèle le plus proche du nôtre parce que les rebelles affrontaient une importante communauté de colons blancs qui régnait sur la majorité indigène. Le Dr. Mustafa nous a raconté comment le FLN avait commencé la lutte avec quelques attentats en 1954, ayant été encouragé par la défaite des Français à Diên Biên Phu, au Vietnam. Au début, le FLN croyait pouvoir vaincre les Français militairement, nous a dit le Dr. Mustafa, puis il s’est rendu compte qu’une victoire purement militaire était impossible. Les responsables du FLN ont donc eu recours à la guerre de guérilla. Il nous a expliqué que ce genre de guerre n’avait pas comme objectif de remporter une victoire militaire mais de libérer les forces économiques et politiques qui feraient tomber l’ennemi. Le Dr. Mustafa nous a conseillé de ne pas négliger le côté politique de la guerre tout en organisant les forces militaires. L’opinion publique internationale, nous a-t-il dit, vaut parfois plus qu’une escadrille d’avions de combat à réaction. Au bout de trois jours, il nous a envoyés à Oujda, une petite ville poussiéreuse près de la frontière algérienne, et quartier général de l’armée du FLN au Maroc. Nous avons visité une unité sur le front ; à un moment j’ai pris une paire de jumelles et j’ai vu des soldats français de l’autre côté de la frontière. J’avoue que j’ai pensé voir les uniformes des forces de défense sud-africaines. 

[…]

J’étais triste de quitter mes amis de Londres, mais je partais maintenant dans la partie de mon voyage qui m’était la moins familière : l’entraînement militaire. J’avais prévu de recevoir un entraînement de six mois à Addis-Abeba. Là-bas, je retrouvai le ministre des Affaires étrangères, qui m’accueillit chaleureusement et qui m’emmena dans une banlieue appelée Kolfe, le quartier général du Bataillon révolutionnaire éthiopien où je devais apprendre l’art et la science des armes. Bien qu’étant boxeur amateur, je connaissais à peine les rudiments du combat. Mon instructeur était le lieutenant Wondoni Befikadu, un soldat expérimenté qui avait combattu les Italiens dans la clandestinité. Notre programme était très dur : entraînement de 8 heures à 13 heures ; douche et déjeuner ; puis nouvelle séance de 14 à 16 heures. A partir de 16 heures, le colonel Tadesse me donnait des cours de science militaire ; c’était l’adjoint du préfet de police et il avait réussi à faire échouer une tentative de coup d’Etat contre l’empereur. J’ai appris à tirer avec un fusil automatique et un pistolet et je me suis entraîné au tir à la fois à Kolfe avec la garde de l’empereur, et sur un champ de tir à une cinquantaine de kilomètres avec tout le bataillon. On m’a enseigné la démolition et l’utilisation d’un mortier, ainsi que la fabrication de petites bombes et de mines – et la façon de les éviter. Je me sentais transformé en soldat et je commençais à penser comme un soldat – ce qui est loin de la façon de penser d’un politicien.[...]

Pendant les cours, le colonel Tadesse traitait de questions comme la création d’une force de guérilla, le commandement d’une armée et la discipline. Un soir, pendant le dîner, il me dit : « Ecoutez, Mandela, vous créez une armée de libération, pas une armée capitaliste conventionnelle. Une armée de libération est égalitaire. On doit traiter ses hommes d’une façon tout à fait différente de la façon dont on les traiterait dans une armée capitaliste. Quand on est de service, on doit exercer son autorité avec assurance et contrôle. Ce n’est pas différent d’un commandement dans une armée capitaliste. Mais quand on n’est pas de service, on doit se conduire sur la base d’une égalité parfaite, même avec le soldat le moins gradé. On doit manger comme ses hommes ; on ne doit pas aller dans son bureau mais manger et boire avec eux, ne pas s’isoler. »

Tout cela me semblait admirable et sensé, mais tandis qu’il me parlait, un sergent est entré dans la salle et a demandé au colonel où il pouvait trouver un certain lieutenant. Le colonel l’a regardé avec un mépris mal dissimulé et lui a répondu : « Tu ne vois pas que je parle à quelqu’un d’important ? Tu ne sais pas qu’il ne faut pas m’interrompre quand je mange ? Maintenant, hors de ma vue ! » Puis il a repris sur le même ton didactique. L’entraînement devait durer six mois, mais au bout de huit semaines, j’ai reçu un télégramme de l’ANC qui me demandait de rentrer de toute urgence. La lutte armée prenait de l’ampleur et ils avaient besoin du commandant de MK. Le colonel me fit conduire en avion jusqu’à Khartoum. Avant que je parte, il m’offrit un pistolet automatique et deux cents cartouches. Je lui fus très reconnaissant, pour son enseignement et pour le pistolet. Malgré mes marches, je trouvai les munitions très lourdes à porter. Une seule balle a un poids étonnant : transporter deux cents balles, c’est comme porter un petit enfant sur son dos.»

 ARRESTATION

 Peu après son retour en Afrique du Sud, Nelson Mandela est arrêté le dimanche 5 août 1962, en compagnie de Cecil Williams, un Blanc, directeur de théâtre et membre de MK, lors d'un déplacement en voiture, sur une route les menant à Johannesburg :

 «  A Cedara, une petite ville située juste après Howick, j’ai remarqué une Ford V-8 remplie de Blancs qui nous doublait à droite. Instinctivement, je me suis retourné et j’ai vu deux autres voitures avec des Blancs derrière nous. Soudain, la voiture devant nous a fait signe de nous arrêter. J’ai su à cet instant que ma vie de fugitif était terminée ; mes dix-sept mois de « liberté » allaient prendre fin. […] La rumeur la plus persistante était qu’un fonctionnaire du consulat américain ayant des liens avec la CIA avait renseigné les autorités. Cette histoire n’a jamais été confirmée et je n’ai jamais vu aucune preuve crédible qui aurait pu l’étayer. Même si la CIA porte la responsabilité de quantité d’actions méprisables dans son soutien à l’impérialisme américain, je ne peux pas l’accuser de mon arrestation. En vérité, j’avais été imprudent en ne maintenant pas un secret absolu sur mes déplacements. En y repensant, je me suis rendu compte que les autorités avaient eu des milliers de façons de me localiser lors de mon voyage à Durban. En fait, il est même étonnant que je n’aie pas été capturé plus tôt. »

LES SABOTAGES

 La capture de Nelson Mandela – longtemps en voyage - ne porta pas un coup fatal à l'organisation clandestine, Joe Slovo en prit la tête. Selon les statistiques officielles – de l'époque -, l'année 1962 comptabilisait 105 attentats, la plupart étant attribué au MK, (une vingtaine est à attribuer au National Committee for Liberation - African Resistance Movement). Les attaques contre les points vitaux de l’économie du pays devaient s’accompagner de sabotage des bâtiments gouvernementaux et d’autres symboles de l’apartheid. Selon Nelson Mandela :

« Ces attaques devaient constituer un signal de ralliement pour notre peuple, et l’encourager à participer à des actions de masse non-violentes, comme des grèves et des manifestations. Constituant par ailleurs un exutoire pour les partisans des méthodes violentes, elles nous permettraient de prouver concrètement à nos militants que nous avions adopté une ligne plus dure et que nous riposterions désormais aux diverses positions de force du gouvernement. Les dommages de ces premiers attentats étaient minimes, cependant leur effet de propagande était irrésistible, et dès la première année d'existence des volontaires en nombre décidèrent de rejoindre l'organisation. Ce fut un changement contesté dans l’ANC. MK n’était pas actif, mais l’aura de la lutte armée avait une grande signification pour des quantités de gens. Même quand on n’en parlait que comme d’un moyen théorique, la lutte armée était le signe que nous combattions activement l’ennemi. Elle avait donc une popularité hors de proportions avec les résultats obtenus sur le terrain. »

Les principales cibles sont des structures administratives : les Bantu Affairs OffIces, Bantu Administration Offices, MunIcipal Bantu Control Offices, Bantu Affairs Department Offices, Bantu Labour Offices, Bantu School Board Offices, etc., les équipements publics (bureaux de poste, central et ligne téléphoniques), les équipements techniques du réseau ferré, les installations électriques, pylônes de ligne à haute tension alimentant les zones industrielles, et transformateurs, les postes de police, et les logements des policiers Noirs. Les sabotages auront été, dans les premiers temps, de peu d'envergure et les dégâts, dans la plupart des cas, sont minimes, outre la destruction des pylônes stoppant pour quelques heures l'activité des industries, ou des transports publics. Enfin, des cellules "The Volunteers" se spécialisent dans l'écriture à la peinture de slogans dans les espaces publics.

RÉPRESSION

Ces campagnes de sabotage ont été l'occasion pour le gouvernement de se débarrasser de la plupart, sinon de tous les contestataires anti-apartheid les plus actifs, les plus connus, qu'ils soient Noirs, Blancs, Indiens ou Métis. Neslon Mandela traçait ainsi les grande lignes de la stratégie contre-insurrectionnelle, et expliquait l'échec de son PLAN-M :

« Le Plan-M était conçu avec les meilleures intentions mais on l’a appliqué avec des succès modestes et jamais sur une grande échelle. Les résultats les plus impressionnants ont de nouveau été dans l’Eastern Cape et à Port Elizabeth. L’esprit de la Campagne de défi s’est poursuivi dans l’Eastern Cape bien après avoir disparu ailleurs et les militants ont saisi le Plan-M comme un moyen de continuer à défier le gouvernement. Le plan a rencontré de nombreux problèmes : il n’était pas toujours correctement expliqué aux adhérents ; il n’y avait pas d’organisateurs payés pour aider à son application et à son fonctionnement ; et il y avait souvent des discussions à l’intérieur des branches locales qui empêchaient d’arriver à un accord pour la mise en oeuvre du plan. Certains responsables de province s’y opposaient parce qu’ils croyaient qu’il remettait en cause leur pouvoir. Pour d’autres, le gouvernement ne semblait pas prêt à prendre une mesure d’interdiction et ils n’ont pas pris les précautions nécessaires pour en atténuer les effets, Quand le poing de fer du gouvernement s’est effectivement abattu, ils n’étaient pas préparés.

 [...]

Les actes de terrorisme contre les Autorités bantoues augmentèrent ainsi que la vigilance du gouvernement. John Vorster, le nouveau ministre de la Justice, qui avait lui-même été emprisonné pendant la Seconde Guerre mondiale pour son opposition à l’action du gouvernement en faveur des Alliés, était un homme dépourvu de tout sentiment. Pour lui, une main de fer représentait la meilleure réponse à la subversion. Le 1er mai 1963, le gouvernement prit un décret destiné à « briser les reins » d’Umkhonto, comme le dit Vorster. La General Law Amendment Act, plus connue sous le nom de Ninety-Day Detention Law (Loi de détention de quatre-vingt-dix jours), abandonnait le droit de l’habeas corpus et donnait le pouvoir à tout officier de police de détenir sans aucun mandat toute personne soupçonnée de crime politique. Ceux qui étaient arrêtés pouvaient être détenus, sans procès, sans chef d’inculpation, sans possibilité de contacter un avocat et sans aucune protection contre une inculpation à cause des propos tenus pendant l’arrestation, et cela pendant quatre-vingt-dix jours. Mais cette détention de quatrevingt-dix jours pouvait être prolongée, comme l’expliqua Vorster de façon inquiétante, pendant toute la durée de « ce côté de l’éternité ». La loi transformait le pays en Etat policier ; aucun dictateur ne pouvait aspirer à plus de pouvoir que celui que cette loi donnait aux autorités.

En conséquence, la police devint encore plus féroce : les prisonniers furent systématiquement battus et nous avons bientôt entendu parler de tortures à l’électricité, d’étouffement, etc. Au Parlement, Helen Suzman, la représentante du Parti progressiste, fut la seule à voter contre la loi. On infligea des peines de plus en plus lourdes pour appartenance à une organisation illégale ; de cinq ans de prison jusqu’à la peine de mort pour ceux qui « favorisaient les objectifs » du communisme ou d’autres organisations interdites. Les prisonniers étaient à nouveau détenus, comme je le découvris en 1963, quand la peine de trois ans d’emprisonnement de Sobukwe s’acheva ; au lieu de le libérer, le gouvernement le remit en prison sans accusation, et l’envoya à Robben Island. Vorster défendit aussi la Sabotage Act (Loi sur le sabotage), de juin 1962, qui permettait les assignations à résidence et des interdictions plus rigoureuses sans possibilité d’aller devant un tribunal, et qui limitait les libertés des citoyens comme dans les dictatures les plus fascistes. Les peines sanctionnant les actes de sabotage allaient d’un minimum de cinq ans de prison, sans possibilité d’appel, jusqu’à la peine de mort. La rédaction de la loi était si large que la possession illégale d’armes pouvait constituer un sabotage. Une autre loi interdisait la reproduction de toute déclaration faite par une personne sous le coup d’une interdiction. Les journaux n’avaient plus le droit de citer ce que je disais ou ce que j’avais dit. New Age fut interdit à la fin de l’année 1962, et la possession d’une publication interdite devenait une infraction passible de deux ans de prison. Le gouvernement prit également des dispositions pour permettre l’assignation à résidence, dont la victime la plus célèbre fut la militante politique blanche Helen Joseph »

Aux lois s'ajoutent de nouveaux services de renseignements, dont l'unité spéciale « Sabotage Squad » placée sous l'autorité de la section Republican Intelligence dépendante de la Security branch de la police, dont les objectifs sont le recrutement et la formation d'agents devant infiltrer les organisations subversives armées.

OPÉRATION MAYIBUYE

En 1963, une opération policière – de la Sabotage Squad, semble-t-il - permit la capture simultanée dans une ferme de plusieurs leaders deUmkhonto en possession d'un document intitulé Operation Maylbuye, qui présentait les grandes lignes d'une future opération militaire d'invasion éclair, avec l'appui militaire d'alliés, peut-être inspirée de la Blitzgrieg menée par le commandant Che Guevara durant la bataille finale de Santa Clara . Une « invasion » depuis un sanctuaire, pays frontalier ami, menée par des bataillons expérimentés – 7000 Freedom Fighters - dans quatre zones du pays, devant effectuer des opérations de sabotage et de guérilla entravant les mouvements et les communications des forces armées ennemies. Le texte stipule que la pierre angulaire de ces actions de guérilla est "d'attaquer sans vergogne les plus faibles et de fuir les plus forts". Ces opérations commandos devaient en outre coïncider avec une campagne de propagande et un appel à la lutte et à la grève générale. Le peuple opprimé, les forces alliées devaient rejoindre ou aider l'armée de libération « capable de les conduire à la victoire. » Le plan de l'opération prévoyait ainsi :

 

  1. Atterrissage et débarquement simultané de commandos par avions ou navires, armés et bien équipés de telle manière à être autonome pendant au moins un mois.
  2. Parachutage de fournitures, d'armes et d'autres matériels de guerre pour armer les populations locales qui intègrent les unités de la guérilla.
  3. Attaque des objectifs pré-sélectionnés en vue de prendre l'ennemi par surprise, en créant le maximum d'impact sur la population, et autant que possible de chaos et de confusion dans les rang ennemis.
  4. Établissement de bases d'attaque et de repli.
  5. Établissement d'un gouvernement révolutionnaire provisoire.
  6. Cette autorité politique s'occupera de la propagande et de :
    1. L'application complète de boycott,
    2. Obtenir le soutien du mouvement syndical international impliquant l'arrêt du travail dans les usines d'armement, de matériel de guerre et d'autres produits, fournissant le gouvernement sud-africain,
    3. Élever une tempête à l'Organisation des Nations Unies et obtenir une intervention militaire dans le Sud-Ouest africain [Namibie],
    4. Appel aux donations pour la poursuite de la lutte,
    5. Informer quotidiennement par radio le Monde et le peuple sud-africain,
    6. Appeler la population à se soulever contre le gouvernement,
    7. Création de ponts aériens hebdomadaire ou bi-hebdomadaire, pour le matériel et de nouvelles troupes y compris de pays alliés.

Ce document était accompagné d'une série importante d'autres textes, détaillant ou interrogeant les possibilités de développement d'une guérilla armée, l'organisation des réseaux urbains de soutien, des manuels d'instruction dont « Introduction to Demolition and Theory of Explosives and "Strategic Problems of Guerrilla Warfare" » rédigé à la main par Arthur Goldreich, présentant les différentes techniques et méthodes pour l'élaboration artisanale de bombes, grenades, mines, cocktails Molotov, etc. Un autre document intitulé « Production Requirements » détaillait le matériel nécessaire, concluant au besoin de 15 tonnes de poudre noire, 21 tonnes de poudre d'aluminium, 11 tonnes de nitrates d’ammonium, 1500 détonateurs, 48.000 mines et 210.000 grenades, etc.

Selon Joe Slovo, l'opération Mayibuye fut adoptée par la direction de Umkhonto dès juillet 1963, le National Executive Committee de l'ANC approuva les grands principes. Car en effet, après plus d'une année de sabotages, le résultat était peu convaincant : le gouvernement poursuivait plus que jamais la répression et augmentait encore le degré d'apartheid dans tous les domaines, et la masse opprimée tardait à s'engager. Il devint clair que la stratégie politico-militaire de sabotages ne pouvait suffire à entraîner les masses, et à contraindre le gouvernement à des pourparlers, au mieux servait-elle de « pont » entre pacifisme et guerre armée, entre ancienne et nouvelle générations militantes. Après l'arrestation de Mandela, d'autres perspectives étaient également évoquées de transformer les campagnes de sabotage en une guérilla révolutionnaire urbaine, dont l'objectif n'était plus seulement de contraindre le système à des négociations mais de convaincre et d'entraîner la partie la plus politisée du peuple.

Les documents retrouvés par la police en 1963, seront d'autant de charges et de preuves contre Nelson Mandela, fondateur de Umkhonto, déjà emprisonné. Sa condamnation à perpétuité en 1964, ainsi que d'autres membres de l'ANC, provoqua au sein du mouvement un véritable bouleversement : les partisans de la voie pacifique, de l'action légale, d'une révolution réformiste, s'opposant à Umkhonto [de tendance communiste], ne pouvaient plus qu'accepter le chemin de la guerre.

0-018 AGENT

La vague d'arrestations de l'année 1963 décapita l'ANC, le South-Africa Communist Party, le National High Command de Umkhonto, et les aveux extorqués sous la torture, les dénonciations des traîtres, les actions des infiltrés, clairsemèrent leurs rangs, et fragilisèrent les réseaux underground. Pour autant, Umkhonto, disposait encore de leaders expérimentés, dont Joe Slovo qui, par miracle, échappa aux rafles, ainsi que Wilton Mkwayi et Abram Fischer du SACP, et d'autres encore. L'on tente de reconstituer les réseaux clandestins, de coordonner les cellules survivantes, d'intensifier les campagnes de sabotage, et de recruter des nouveaux militants, formés pour des opérations de sabotage ou envoyés dans les camps d'entraînement de Tanzanie. De nouvelles cellules clandestines s'implantent dans les townships de Morota, Pillville, Orlando, etc. Dans le Transvaal de nouvelles cellules sont opérationnelles dans la plupart des villes. Mais l'ANC décida de suspendre ou de diminuer les sabotages durant toute la période du procès de Mandela et des leaders historiques, qui dura sept mois et se termina en juillet 1964. Pour cette période, outre quelques sabotages mineurs, "The Volunteers" seront les plus actifs. Les sabotages reprirent de plus belle après le verdict condamnant les leaders à la prison à vie.

Mais le souffle continu de la répression policière loin de faiblir s'accentua en 1964 -1965, grâce, en particulier, à l'agent 0-018, Gerhard Ludi, qui parviendra à infiltrer les plus hautes sphères du SACP, puis de Umkhonto ; ses informations aideront la police à comprendre sa structure organisationnelle, à connaître l'identité des principaux responsables et les cibles potentielles des sabotages. En juillet Abram Fischer est arrêté (par hasard, semble-t-il, mais dénoncé par un traître puis confondu par l'agent 0-018) ;en août 1964 le commandant de Umkhonto Wilton Mkwayi est arrêté, puis son successeur Siegfried Benghu également, peu de temps après. Les arrestations se multiplièrent, la suspicion régnait entre les rescapés des rafles. Les actions de sabotage devenaient risquées, les cibles privilégiées des saboteurs étant étroitement surveillées. Peu à peu cessèrent les campagnes de sabotage :

 

1961 [décembre] : 29

1962 : 105

1963 : 59

1964 : 20

1965 : 1

Ces chiffres incluent les actions de sabotage de Umkhonto et de l'African Resistance Movement, dont les principaux leaders sont arrêtés en 1964.

 En 1965, les infrastructures clandestines de l'ANC, du SACP et Umkhonto n'existent plus et étaient réduite à des cellules éparpillées dans le pays, isolées les unes des autres, ayant cessé leurs activités pour leur sécurité, si ce n'est dans quelques villes, des slogans peints sur les murs. L'ANC décida alors de son exil à Londres notamment, n'ayant d'autres choix. Le siège [Headquarter] de Umkhonto en exil sera Dar El Salaam, en Tanzanie, pays socialiste dirigé par Julius Nyerere ; principale porte internationale, avec Alger, pour les révolutionnaires du monde entier.

Il est vrai que le système [l'apartheid] avait été surpris par le niveau d'organisation des structures clandestines, par l'intensité des sabotages, mais sa police, et ses services de renseignements peuvent être satisfaisait de la besogne accomplie : en moins de trois années, les principaux dirigeants de l'ANC, du SACP et Umkhonto ont été arrêtés, dont Nelson Mandela, l'African Resistance Movement est détruit à 100 %, les réseaux ont été démantelés, des milliers de leurs militants croupissaient pour de longues peines en prison, ou étaient assignés à résidence, des centaines d'autres étaient en exil. 

Ernest Cole | 1960 - 1966

SOUMISSION

En définitive, cette première victoire n'est pas celle du système policier, mais de la soumission exemplaire des populations noires – plus de treize millions - qui peu enclines à perdre leurs maigres avantages ont refusé de s'engager dans une lutte armée qu'elles estimaient perdue d'avance, voire l'ont critiqué ou réprouvé. Cette soumission est l'oeuvre, appuyée par la répression, d'une formidable propagande psychologique reléguant l'Homme Noir à un être inférieur, distillée dès le plus jeune âge par l'enseignement scolaire, et d'une propagande militaire lui démontrant quotidiennement la domination "armée", comme le note Mandela : 

« En Afrique du Sud, beaucoup de Noirs jugeaient toute tentative pour changer l’homme blanc comme téméraire et vouée à l’échec ; l’homme blanc était trop

intelligent et trop fort. »

 Il soulignait également :

« ... car la peur de la prison est un obstacle formidable à une lutte de libération. Elle n’est jamais allée au-delà du stade initial des petits groupes de volontaires essentiellement urbains. Le défi de masse, surtout dans les zones rurales, n’a jamais été réalisé. Nous n’avons réussi à atteindre le second stade que dans l’Eastern Cape, où un important mouvement de résistance est apparu à la campagne. En général, nous n’avons pas réussi à y pénétrer, ce qui était une faiblesse historique de l’ANC. »

Ceci confortera Umkhonto, pour de nombreuses années, à construire sa stratégie politico-militaire sur les principes marxistes-léninistes d'une avant-garde révolutionnaire guidant le peuple opprimé, inconscient de sa force, et d'un lumpenproletariat potentiellement dangereux, susceptible de collaboration. Et jusqu'en 1976, Umkhonto, privilégia la guérilla rurale en exil, hors et loin du pays. 

Pour les stratèges, il s'agit là de deux erreurs fondamentales. 

Partie 1 : Apartheid | Townships & Homelands

Partie 2 : Umkhonto weSizw | Guérilla Urbaine | 1961 - 1964
Partie 3 : Umkhonto weSizw | Guérilla Rurale | 1965 - 1984

NOTES

[1] En 1991, lors d'une visite à La Havane, Mandela lui rendit hommage :

« Les exploits de Che Guevara dans notre continent étaient d'une telle ampleur qu'aucune prison ou censure ne pouvait nous les cacher. La vie du Che est une inspiration pour tous les êtres humains qui aiment la liberté. Nous honorerons toujours sa mémoire. ».

D'une manière générale, Mandela ne reniera jamais les dirigeants des pays ayant lutté contre l'apartheid lorsque les USA et ses alliés soutenaient le régime de Pretoria ; en 1998, Nelson Mandela :

« l’un des premiers chefs d’État que j’aie invités dans ce pays a été Fidel Castro… et j’ai aussi invité le frère Mouammar Kadhafi. Je fais cela à cause de notre autorité morale, qui nous dit que nous ne devons pas abandonner ceux qui nous ont aidés aux moments les plus sombres de notre histoire. »

[2] Dates d'indépendance des pays de l'Afrique :

1951 | Libye

1956 | Soudan | Maroc | Tunisie

1957 | Ghana

1958 | Guinee

1960 | Cameroun | Togo | Madagascar | Rd Congo | Somalie |Bénin | Niger |Burkina Faso| Cote D'ivoire| Tchad | Centrafrique | Congo | Gabon | Senegal | Mali |Nigeria | Mauritanie

1961 | Sierra Leone | Afrique Du Sud

1962 | Rwanda | Burundi | Algerie | Ouganda

1963 | Kenya

1964 | Tanzanie (Tanganyika 9 Déc. 1961 – Zanzibar 10 Déc. 1963) | Malawi |Zambie

1965 | Gambie

1966 | Botswana | Lesotho

1968 | Maurice | Swaziland | Guinee Equatoriale

1974 | Guinee-Bissau

1975 | Mozambique | Cap-Vert | Comores | Sao Tome Et Principe | Angola

1976 | Seychelles

1977 | Djibouti

1980 | Zimbabwe

1990 | Namibie

1993 | Erythree

[3] Le récit de la tragédie par Nelson Mandela :

« Sharpeville était un petit township à une cinquantaine de kilomètres au sud de Johannesburg, dans la banlieue industrielle sinistre qui entoure Vereeniging. Les militants du PAC y avaient fait un excellent travail d’organisation. En début d’après-midi, une foule de plusieurs milliers de personnes entoura le commissariat de police. Les manifestants étaient contrôlés et sans armes. Les forces de police, qui comptaient 75 hommes, se sentirent dépassées par le nombre et paniquèrent. Personne n’entendit de coups de semonce ni l’ordre de tirer, mais brusquement les policiers ouvrirent le feu sur la foule et ils continuèrent à tirer alors qu’elle s’enfuyait effrayée. Quand la place fut dégagée, 69 Africains étaient morts, la plupart touchés dans le dos pendant leur fuite. Plus de 700 coups de feu avaient été tirés dans la foule en blessant 400 personnes dont des dizaines de femmes et d’enfants. C’était un massacre et, le lendemain en première page, les photos publiées dans la presse du monde entier en montrèrent la sauvagerie. »

[4] MANIFESTE D'UMKHONTO WE SIZWE

16 décembre 1961

Des unités de UMKHONTO WE SIZWE ont aujourd'hui mené des attaques planifiées contre des installations gouvernementales, en particulier celles qui mettent en oeuvre la politique d'apartheid et la discrimination raciale.

UMKHONTO WE SIZWE est un organisme nouveau, indépendant, formé d'Africains.

Il a dans ses rangs des Sud-Africains de toutes races. Il n'est nullement lié à un prétendu "Comité de Libération Nationale" dont l'existence a été annoncée dans la presse.

UMKHONTO WE SIZWE poursuivra la lutte pour la liberté et la démocratie en utilisant des méthodes nouvelles, complément nécessaire aux actions du mouvement de libération nationale existant déjà, et nos membres, individuellement et conjointement, se placent sous la direction politique de ce mouvement.

Il est cependant bien connu que les principales organisations de libération nationale dans ce pays ont suivi une politique de non-violence. Elles se sont conduites à tout moment de façon pacifique, sans se laisser détourner par les attaques du Gouvernement et les persécutions dont elles furent les victimes, et malgré les

provocations encouragées par le gouvernement pour les entraîner à la violence.

Elles ont agi de la sorte parce que le peuple préfère les méthodes de changement pacifiques pour la réalisation de ses aspirations sans les souffrances et l'amertume d'une guerre civile. Mais la patience du peuple n'est pas infinie.

IL ARRIVE TOUJOURS, DANS LA VIE D'UNE NATION, UN MOMENT OÙ IL NE RESTE QUE DEUX CHOIX: SE SOUMETTRE OU COMBATTRE. CE MOMENT EST ARRIVE EN AFRIQUE DU SUD. NOUS NE NOUS SOUMETTRONS PAS ET NOUS N'AVONS D'AUTRE CHOIX QUE DE RIPOSTER PAR TOUS LES MOYENS DONT NOUS DISPOSONS POUR

DÉFENDRE NOTRE PEUPLE, NOTRE AVENIR ET NOTRE LIBERTÉ.

Le gouvernement a interprété le pacifisme du mouvement comme une faiblesse; la politique non-violente du peuple a été comprise comme un feu vert à la violence gouvernementale. Le refus de recourir à la force a été interprété par le gouvernement comme une invitation à employer la force armée contre le peuple sans aucune crainte de représailles.

Les méthodes de UMKHONTO WE SIZWE marquent une rupture avec ce passé.

Nous ouvrons un nouveau chemin à la libération du peuple de ce pays.

La politique de force du gouvernement, la répression et la violence n'affronteront plus uniquement une résistance non-violente! Ce choix n'est pas le nôtre; il a été celui du gouvernement Nationaliste qui a rejeté toute revendication pacifique du

peuple pour ses droits et sa liberté et a répondu à chaque fois par la force et encore plus de force!

Deux fois dans les dix-huit derniers mois la loi martiale a été imposée, afin d'empêcher l'action de grève pacifique et non-violente du peuple menée pour la défense de ses droits. Il se prépare maintenant en élargissant et en réarmant ses

forces armées et entraînant la population civile blanche dans des commandos et des clubs de tir à des actions militaires anti-populaires de grande échelle.

Le gouvernement Nationaliste a choisi le recours à la force et au massacre, maintenant, délibérément, comme il le fit à Sharpeville.

UMKHONTO WE SIZWE sera sur la ligne de front pour la défense du peuple. Il sera l'arme combattante du peuple contre le gouvernement et sa politique d'oppression raciale. Il sera la force de frappe du peuple pour sa liberté, ses droits et sa libération finale!

Que le gouvernement, ses supporters qui l'ont mis au pouvoir, et ceux dont la tolérance passive à l'égard de la réaction lui permettent de rester au pouvoir, voient où le gouvernement Nationaliste est en train de mener le pays!

Nous, UMKHONTO WE SIZWE, avons toujours cherché comme le mouvement de libération l'a fait à parvenir à la libération sans effusion de sang ni heurt civil.

Nous le faisons encore.

Nous espérons même à cette dernière heure que nos premières actions éveilleront chacun pour qu'il réalise jusqu'à quelle situation désastreuse mène la politique Nationaliste.

Nous espérons que nous ferons retrouver leur bon sens au gouvernement et à ses supporters avant qu'il ne soit trop tard, de telle sorte que l'on puisse changer le gouvernement et sa politique avant que la situation n'atteigne l'étape désespérée de

la guerre civile. Nous pensons que nos actions portent un coup aux préparations

Nationalistes de guerre civile et de gouvernement militaire.

Par ces actions, nous travaillons pour les meilleurs intérêts du peuple tout entier de ce pays Noirs, Métis et Blancs dont le bonheur futur et le bien-être ne peuvent être atteints sans la chute du gouvernement Nationaliste, l'abolition de la suprématie blanche et l'acquisition de la liberté, de la démocratie, des pleins droits nationaux et de l'égalité pour tous les peuples de ce pays.

Nous faisons appel au soutien et à l'encouragement de tous les Sud-Africains qui veulent le bonheur et la liberté du peuple de ce pays.

AFRIKA MAYIBUYE!

LE COMMANDEMENT DE UMKHONTO WE SIZWE.

SOURCES

Nelson Mandela

Long Walk to Freedom

1994

«Tenons bon !», Lettre Ouverte de Kamoto Centre à Mr Etienne Tshisekedi.

Cher Monsieur Etienne Tshisekedi,

Président de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS) et président du Mouvement dit Rassemblement.

Lorsque Mr Mobutu en 1992 décida la fermeture de l’université de Kinshasa, dont je fus alors étudiant, avec un groupe d’amis de l’époque dont Mr Olivier Kamitatu et Richard Kititi, nous avons créé un organisation appelée Constellation pour participer aux cotés des grands mouvements politiques de l’époque comme l’UDPS et l’UFERI dans l’effort de démocratisation effective du pays. Nous ne nous étions pas trompés et vous non plus de la volonté manifeste du Marechal Mobutu de tout manigancer pour ne pas quitter le pouvoir. Actuellement encore, il n’est un secret pour personne que Mr Joseph Kabila est sur les mêmes lancées de « tikala libela » dans son nouvel euphémisme de « Wumela ». L’objectif de notre démarche était alors l’obtention d’une Conférence Nationale Souveraine comme voie de sortie de l’impasse et la stagnation de la dictature de la deuxième République. Constellation fut un membre très actif de l’USORAL et a participé aux travaux du centre Nganda sur l’écriture du projet de constitution de la transition tel que proposé alors par l’opposition à Mr Mobutu. Nous avons aussi milité au sein que ce qu’on a appelé la société civile de Numbi qui se réunissait souvent dans la salle du Zoo, force alors très active pour le Changement politique. Ce groupe en collaboration avec d’autres partis politiques a mobilisé toute sorte d’énergie en dedans et en dehors de la salle du Palais du Peuple pour aboutir au fameux Acte fondamental proclamant la souveraineté de la conférence nationale le 5 Mai 1992. Le préambule de l’acte résume en ces mots la situation sociopolitique et économique du pays à cette époque et dit ceci : «  Nous,  peuple Zaïrois, réunis en Conférence Nationale ; constatant la crise profonde, multiforme et persistante à laquelle le pays est confronté depuis de nombreuses années, considérant la paupérisation de la population, le ravalement et l’inversion des valeurs morales et spirituelles, la chute de la monnaie nationale, le règne des maux tels que l’arbitraire, la corruption, le népotisme, le tribalisme, la dislocation de l’appareil sanitaire, l’effondrement du system éducatif, la confiscation de libertés individuelles et collectives, le détournement systématiques des biens publics et la spoliation des biens privés, l’incivisme et l’anarchie ; convaincu de l’incapacité totale des institutions en place d’apporter des solutions ; mû par la volonté inébranlable d’analyser sans complaisance les cause de cet échec en vue de trouver , dans un esprit de dialogue et de réconciliation, les solutions efficaces destinées à relever ce défi et à jeter les fondements d’un Etat de droit devant garantir un développement intégral et harmonieux de la nation ». Et l’article unique de cet acte historique est que : « La Conférence nationale est souveraine. Ses Décisions sont impératives, exécutoires et opposables à tous. »  

 Avant d’arriver à cet acte, la volonté de vous soutenir personnellement, Mr le président, nous a amené à vouloir d’abord nous associer à la création du mouvement Génération Tshisekedi mais finalement à participer aux premières réunions de création des FONUS, les FOrces Novatrices de L’UNION Sacrée aux côtés de monsieur Tala Ngai, Olenga Nkoy et autres. L’idée de départ des FONUS a été de servir de boost à votre leadership personnel. Je me réjouis encore aujourd’hui que Mr Olenga NKoy est resté fidèle à cet idéal de départ.

Les évidences sont qu’en dires et en faits, je suis de ceux qui ont cru dès l’aube du combat politique pour la démocratie en RDC en vos capacités d’amener le changement politique dans ce pays et ai contribué par des sacrifices bien que moindres à votre idéal de combat politique. Dieu seul sait combien des coups de feu nos oreilles ont entendu, combien des fois nos yeux ont subi les affres des gaz lacrymogènes.

En 1993, j’ai décidé de suspendre mon combat politique après avoir constaté ce que j’ai alors saisi comme une trahison de l’idéal de combat de l’Union Sacrée de démanteler le régime dictatorial de Mr Mobutu lorsque la direction du mouvement avait commencé à participer aux tractations secrètes avec Abdoulaye Wade pour la tenue des réunions qui ont abouti aux accords du Palais de Marbre 2. Notre thèse et notre argumentation contre cette démarche plus tard prouvées être correctes ont été que celle-ci constituait un exercice du président Mobutu Sese Seko de s’offrir les moyens de reprendre la direction de l’agenda politique, de presque ressusciter son régime, le fortifier et le pérenniser en fragilisant l’opposition par la division, la récupération et le clientélisme. La suite est connue de nous tous.

L’acte constitutif de la CNS dont allusion est faite ci-haut et surtout votre élection comme premier ministre dans la nuit du 14 au 15 août 1991 au Palais du peuple constituent des moments significatifs de la marche très tortueuse du pays vers la démocratie voulue par la majorité de citoyens. Je me souviens encore de l’exaltation et de la liesse populaire dans tout le pays à l’annonce de vos 70.8% des suffrages exprimés face à Mr Thomas Kanza et Clément Kanku. Malgré le fait que cette conférence ait connu une fin en queue de poisson, l’histoire définit son moment crucial dans la lutte pour la démocratie et la bonne gouvernance en RDC et en retient certains acquis dans cette marche digne et élogieuse.  En effet, le nom actuel du pays et la forme constitutionnelle de l’état avec un régime semi-parlementaires sont des émanations des idées de la CNS.

 Le Congo, la terre de nos ancêtres, est aujourd’hui à la croisée des chemins. La dictature de Mobutu a fait place à une autre plus sournoise mais pas moins despotique. Les origines de celle-ci contribuent à plus d’humiliation pour le pays. L’arrogance de ses acteurs, son modus operandi et le timing historique rendent la pilule encore plus amère à avaler.  Alors que beaucoup des pays africains se sont embarqués drastiquement vers les voies de gouvernance d’excellence, une démocratie participative et l’organisation des élections transparentes et justes ; en RDC, le gouvernement et ses apparatchiks jubilent qu’il n’y ait pas organisation d’élections et célèbrent le fait qu’ils continuent à administrer le pays par défi. Alors que dans beaucoup des pays africains la paix, la sécurité et l’intégrité territoriale constituent des acquis assurés, le régime de Kinshasa semble bien être le garant d’une guerre interminable dans les territoires de l’Est. Et dans l’entretemps, le pays continue à occuper les positions de queues dans presque tous les palmarès des performances socio-économiques réputés et internationalement validés. Quand les origines de cette situation dramatique sont bien connues, leurs conséquences sont encore plus évidentes.

Seulement voilà, Mr le président, les faits et les circonstances depuis votre fameuse lettre ouverte du 1er novembre 1980 qui a abouti à la création de l’UDPS et les humiliations que vous avez personnellement subies depuis ce temps jusqu’à l’usurpation du pouvoir de 2011 vous ont placé dans la position unique d’être le Leader au sens du vrai conducteur du peuple congolais. Lorsque votre bravoure rare, exceptionnelle et inégalée vous place encore dans cette position unique et privilégiée que d’aucun qualifierait de Primus inter pares, plusieurs rendez-vous manqués avec l’histoire de votre part nourrissent encore un doute dans le chef de beaucoup dont moi-même. Ce doute est une interrogation sur votre capacité de capitaliser sur la popularité énorme dont vous disposez et la confiance spéciale dont vous bénéficiez de la part de la plus grande majorité du peuple congolais dans sa quête d’un régime responsable, compétent et digne. Pour votre rappel, cette lettre de 1980 a commencé par une citation de Mirabeau qui dit ceci : « Celui qui a la conscience d’avoir mérité de son pays et surtout de lui être encore utile, celui qui ne rassasie pas une vaine célébrité et qui dédaigne les succès d’un jour pour une véritable gloire , celui qui veut dire la vérité, qui veut faire le bien public indépendamment des mobiles mouvants de l’opinion populaire, cet homme porte en lui la récompense de ses services, le charmes de ses peines et le prix de ses dangers ; il ne doit attendre sa moisson, la destinée de son nom que du temps, ce juge incorruptible qui fait justice à tous »

Ma lettre, Mr le président, est une exhortation pour vous ; que le sort a placé comme leader à la tête de ce peuple meurtri d’exalter vos derniers instincts du maréchal combattant vers un assaut final contre le socle de l’obscurantisme politique et de la dictature. Je me souviens d’une de vos harangues lors d’un discours dans l’ex stade du 20 Mai alors que je me trouvais dans les tribunes loin en face de vous et à côté des milliers d’autres supporteurs de l’USORAL invitant le peuple à vaincre la peur ou d’autres slogans comme, « la patrie ou la mort, l’UDPS vaincra ! ». Le peuple ne se prend jamais en charge soi-même, il est conduit dans la charge par le leader comme dans un entrainement à la française : « allons enfants de la patrie, -fonçons- car le jour de gloire est arrivé ! »

Lorsqu’un pays se trouve dans la situation de blocage comme le Congo encore aujourd’hui, souvent c’est le leadership d’un seul homme, sa détermination et son action décisive qui cristallise les énergies pour briser les carcans de la dictature et de l’oppression. C ’est comme jadis le cas des héros comme Nelson Mandela et le peuple noir Sud-Africains évoquant les rêves du « Freedom is coming tomorrow » et l’associant aux actions de son leader.

Le 20/09/2016 est le « tomorrow » du peuple de la RDC, une date décisive pour le début de la fin des régimes dictatoriaux dans ce pays. Le régime actuel de Mr Joseph Kabila est assis sur un trépied en apparence encore solide fait primo  des traitres locaux, des « collabos » véreux et égoïstes qui ont opté de continuer de rester en intelligence avec les ennemis de la nation, secundo  l’armée et les organes de sécurité encore aux services d’un seul homme et tertio les pays voisins qui tirent directement profit de la situation chaotique à l’est du pays ou qui voudraient à tout prix éviter un effet domino de démocratie dans leurs territoires. Le vrai soubassement du régime de Kabila est la force des armes. Celle-ci n’est pourtant pas aussi redoutable que celle dont faisait face Nelson Mandela et la population noire en Afrique du Sud. J’ai personnellement vue la sophistication dans l’organisation et les équipements de la SADF (South African Défense Force, SAAF d’alors) lors du déploiement des militaires après le massacre du Shell House au siège de l’ANC à Johannesburg le 28 mars 1994 et plus tard à plusieurs démonstrations des équipements comme les hélicoptères d’attaque Rooivalk à Waterkloof Pretoria. Et puis, face aux sophistications des agents des services secrets sud-africains de cette époque comme dévoilés lors de la fameuse Truth and Reconciliation Commission de 1996 présidée par Desmond Tutu, les agents de Kalev Mutond ressemblent bien aux enfants de chœur et à des simples épouvantails.

Cette lettre est donc une exhortation pour qu’enfin, Mr Etienne Tshisekedi, vous deveniez le vrai garant de l’accomplissement de vœux exprimés dans votre fameuse lettre au président du Mouvement Populaire de la Révolution, président de la république. Il est temps qu’enfin vous vous inspiriez de Mr Nelson Mandela en agissant comme l’ultime combattant de la liberté et de l’émancipation du peuple. Il y a beaucoup de défis à relever dans ce pays dont celui fondamental de la paix pour tous, de la santé, des droits et libertés des citoyens et surtout celui l’éducation qu’il faudrait urgemment reformer.  Face aux déboires de son peuple, Nelson Mandela, ce grand homme politique de l’Afrique noire, a encore réaffirmé les idéaux et la détermination de son combat au procès de Rivonia entre octobre 1963 et juin 1964.  Saisissant la dimension historique du moment, bravant la peur d’être condamné à mort, pour la cause de son pays et de son peuple Mr Rolihlahla Mandela prononça devant le juge Quartus de Wet qui présidait le procès, le procureur en Chef le docteur Percy Yutar et toute la haute cour du Transvaal un discours historique. Il dit : « Au cours de ma vie, je me suis consacré à cette lutte des peuples africains. J’ai combattu contre la domination blanche et j’ai combattu contre la domination noire. J’ai chéri l’idéal d’une société libre et démocratique dans laquelle tout le monde vivrait ensemble en harmonie et avec des chances égales. C’est un idéal pour lequel j’espère vivre et que j’espère accomplir. Mais si nécessaire, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir ». 

Le 19/9/2016 comme conclut par vous-même lors du meeting du 31 juillet 2016 est cette date de vérité pour la RDC, « début du préavis de trois mois » de Mr Joseph Kabila. C’est le jour où le peuple congolais sous votre auguste leadership devra enfin franchir le Rubicon pour l’émergence d’un peuple grand, libre et prospère, l’avènement de l’ultime « debout congolais », la vraie naissance de la république DEMOCRATIQUE du Congo. Votre lettre dite des 13 parlementaires invoquait  déjà les aspirations du modèle de société du Manifeste de la Nsele que vous avez aidé à rédiger en 1967, « promettant la restauration de l’autorité de l’état et son prestige, le respect des libertés démocratiques , la participation active directe ou indirecte du chacun à la discussion publique des problèmes de la vie commune, la confrontation permanente des intérêts , des besoins des nécessités économiques ou politiques, libérer les zaïrois et les zaïroises de toutes servitudes et assurer leur progrès en édifiant une république vraiment sociale et vraiment démocratique».

Après presque 50 ans de traversée du désert, plus que les 40 années des enfants d’Israël libérés du joug égyptien, c’est l’heure de la rédemption pour le peuple congolais destiné à être vertueux pour la prospérité de toute l’Afrique et le bien du monde entier dans la continuité et la plus-value du grand rendez-vous du donner et du recevoir.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le président, l’expression de ma considération distinguée.

 

Dr Florent PUMU

Directeur de l’organisation Kamoto Centre                                                                         www.kamotocentre.com

 

 

De la dictature à la démocratie

PRÉFACE 1

par Gene Sharp

 

Lien vers le livre entier: 

http://www.aeinstein.org/wp-content/uploads/2013/09/FDTD_French.pdf

Depuis plusieurs années, la manière dont les peuples peuvent prévenir ou détruire les dictatures a été l’une de mes principales préoccupations. Elle s’est en partie nourrie d’une confiance dans l’idée que les êtres humains ne doivent pas être dominés et détruits par de tels régimes. Cette foi a été renforcée par des lectures sur l’importance de la liberté humaine, sur la nature des dictatures (d’Aristote aux analyses du totalitarisme), et sur l’Histoire des dictatures (spécialement celle des systèmes nazis et staliniens). Au fil des ans, j’ai eu l’occasion de connaître des gens qui ont vécu et souffert sous le joug nazi, et qui ont survécu aux camps de concentration. En Norvège, j’ai rencontré des gens qui ont résisté aux lois fascistes et qui ont survécu, et j’ai entendu l’histoire de ceux qui ont péri. J’ai parlé avec des juifs qui se sont échappés des griffes des nazis et avec des gens qui les y ont aidés. Les connaissances relatives aux politiques de terreur des régimes communistes de plusieurs pays m’ont plus souvent été apportées par des livres que par des contacts personnels. La politique de terreur exercée par ces systèmes m’apparaît spécialement poignante, étant donné que ces politiques furent imposées au nom de la libération de l’oppression et de l’exploitation. Au cours des dernières décennies, lors de visites de personnes venant de pays dictatoriaux, comme le Panama, la Pologne, le Chili, le Tibet, et la Birmanie, les réalités quotidiennes des dictatures devinrent pour moi –12 – plus prégnantes. Grâce à des Tibétains qui s’étaient battus contre l’agression de la Chine communiste, à des Russes qui avaient fait échouer le coup d’État de la ligne dure du parti en août 1991, et à des Thaïlandais qui avaient fait obstacle de manière nonviolente au retour du régime militaire, j’ai acquis de troublantes perspectives sur la nature insidieuse des dictatures. La conscience du caractère pathétique et outrageux des brutalités, en même temps que l’admiration pour le calme héroïsme de ces hommes et de ces femmes incroyablement courageux, furent parfois renforcées par des visites sur place, là où les dangers étaient encore grands et où la défiance des peuples déterminés continuait : au Panama sous Noriega ; à Vilnius en Lituanie alors que le pays était soumis à la répression soviétique. Mais aussi à Pékin, place Tienanmen durant l’explosion festive de la liberté, jusqu’à l’entrée des premiers blindés dans cette nuit tragique ; et dans la jungle, au quartier général de l’opposition démocratique de Manerplaw en « Birmanie libérée ». Quelquefois, j’ai visité des lieux de combats, comme la tour de la télévision et le cimetière à Vilnius, le jardin public à Riga où des gens ont été fusillés, le centre de Ferrare au nord de l’Italie où les fascistes alignaient et abattaient les résistants, et à Manerplaw, un simple cimetière rempli de corps d’hommes morts beaucoup trop tôt. Il est triste de réaliser que toute dictature laisse un tel sillage sur son passage. De ces considérations et de ces expériences monte l’espoir résolu que la prévention de la tyrannie est possible, que des combats victorieux contre des dictatures peuvent être menés sans massacres mutuels massifs, que des dictatures peuvent être détruites et qu’il est même possible d’empêcher que de nouvelles ne renaissent des cendres de celles qui sont tombées. J’ai tenté de réfléchir soigneusement aux solutions les plus efficaces pour désintégrer les dictatures au moindre – 13 – coût en termes de souffrances et de vies humaines. Pour cela, j’ai, pendant plusieurs années, étudié et tiré les enseignements des dictatures, des mouvements de résistance, des révolutions, de la pensée politique, des systèmes de gouvernement et porté une grande attention aux luttes nonviolentes réalistes. Ce livre est le résultat. Je suis certain qu’il est loin d’être parfait. Mais peut-être offrira-t-il un guide pour assister à la réflexion et à la planification de mouvements de libération qui deviendront ainsi plus puissants et plus efficaces. Par nécessité et par choix délibéré, cet essai est centré sur la question fondamentale : comment détruire une dictature et empêcher qu’une nouvelle ne vienne la remplacer ? Je ne suis pas compétent pour produire une analyse détaillée et des prescriptions concernant un pays en particulier. Cependant, je souhaite que cette analyse générique puisse être utile à ceux qui, malheureusement en de trop nombreux pays, ont aujourd’hui à faire face aux réalités d’une dictature. Ils pourront vérifier la validité de cette analyse pour les cas particuliers et juger dans quelle mesure ces recommandations s’appliquent à leur combat de libération. En écrivant cet essai, j’ai contracté plusieurs dettes de gratitude. Bruce Jenkins, mon remarquable assistant, a apporté une contribution inestimable par son identification des problèmes de contenu et de présentation, par d’incisives recommandations pour une présentation plus claire et rigoureuse des idées difficiles (spécialement sur la stratégie), pour une réorganisation structurelle et des améliorations éditoriales. Je dois aussi remercier Stephen Coady pour son assistance éditoriale. Le Dr. Christopher Kruegler et Robert Helvey ont offert des critiques et avis très importants. Le Dr. Hazel McFerson et le Dr. Patricia Parkman m’ont respectivement donné des informations sur les luttes en Afrique et en Amérique latine. Bien que mon travail ait grandement bénéficié de ces aides agréables –14 – et généreuses, ses analyses et ses conclusions restent de ma responsabilité. Je ne prétends nulle part dans cet essai que défier des dictateurs soit une entreprise aisée et sans coûts. Toute forme de lutte a un coût et des complications, et combattre les dictateurs fait, bien sûr, des victimes. Cependant, mon souhait est que cette analyse incite les dirigeants de mouvements de résistance à considérer des stratégies qui augmenteront leur efficacité en réduisant les pertes humaines. De même, cette analyse ne doit pas être interprétée comme l’affirmation que la fin d’une dictature fait disparaître tous les autres problèmes. La chute d’un régime ne mène pas à l’utopie. En fait, elle ouvre la voie à des travaux difficiles et à des efforts soutenus pour construire une économie, des relations politiques et une société plus juste, et éradiquer les autres formes d’injustice et d’oppression. Mon espoir est que ce bref examen de la manière de désintégrer une dictature puisse être utile partout où des peuples vivent dominés et désirent être libres. Gene Sharp Institution Albert Einstein 6 octobre 1993 Boston, Massachusetts

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SOLDIER | Reply 14.08.2016 09.52

CROIRE A TSHISEKEDI C'EST PERDRE SON TEMPS CAR IL LA FACE DES TRAITRES NOW! "BOLALA PONGI YA BA BEBE 2011" PUIS "BOLAMUKA NA PONGI, PRENEZ-VS EN CHARGE 2016"AHH

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01.11 | 09:54

depuis que j'ai fait connaissance de votre site, je ne passe pas un jour sans le consulter. Merci pour l'objectivité de vos analyses.

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07.10 | 14:07

balezi

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14.08 | 09:52

CROIRE A TSHISEKEDI C'EST PERDRE SON TEMPS CAR IL LA FACE DES TRAITRES NOW! "BOLALA PONGI YA BA BEBE 2011" PUIS "BOLAMUKA NA PONGI, PRENEZ-VS EN CHARGE 2016"AHH

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31.03 | 22:42

I have read your thought and understood your tremendous commitment towards a common better future of our DR Congo. We share the same objectives. Congratulation!

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